Vie et mort de Maurice (mon omble chevalier)

  • 108A

    Sur le lac, on le voyait partout et par tous les temps. Il était toujours le premier sur l’eau, avançant à l’heure où le matin est improbable, déjà en pêche longtemps avant que ne deviennent visibles les reflets d’argent noirs du levant.

  • 108B

    … Maurice avait pris les choses en mains à sa façon. Il s’était renseigné, il m’avait expliqué que s’il ne trouvait plus ses copains ombles chevaliers dans le lac c’était à cause du changement « climaxtique ».

Quand Madame Andirons m’a téléphoné vers les sept heures trente, j’ai de suite compris que Maurice était passé. Cela faisait deux ans qu’il traînait. Les docteurs lui avaient trouvé un truc pas marrant, quelque part entre la gorge et le nombril… Un truc avec des « métatazes », comme il disait. Il s’était desséché comme un pruneau en deux tours de roue des saisons. Quand je passais lui dire bonjour, ses épaules affaissées comme les branches d’un sapin sous la neige donnaient à la chemise des allures de voiles sans vent. Il naviguait désormais en pantoufles du lit à la cuisine puis de la cuisine à la cheminée ou au banc du petit jardin. De toutes petites navigations.
Durant sa vie, Maurice avait fabriqué toutes sortes de bancs. Il en avait fait un beau pour sa barque gréée pour la traîne avec une truite pyrogravée qui suivait une ondulante et dessous une famille d’ombles qui se regardaient en poissons de faïence. Sur le lac, il en avait pris tellement… Mais depuis le début de la grande fatigue, le pointu restait bâché sur la remorque, près de la haie et la coque trente fois vernie luisait bêtement au soleil de treize heures quand il buvait le café.
Toute sa vie Maurice avait pêché à la traîne. On pensera peut-être qu’il n’avait pas beaucoup d’imagination. Pêcheur à la traîne, dans un seul lac, toute une vie… Quelle étrange vocation. Quelques décennies plus tôt, il serait sans doute devenu pêcheur de rivière mais ce n’était plus possible parce que désormais la rivière était dans le lac et que le lac était profond. D’où l’idée du treuil et des deux kilos de plomb… Et bien, quoi ? C’est de la pêche ! On ne fait pas toujours ce que l’on veut…
Vous objecterez peut-être que pêcher ainsi des truites ou des ombles avec un câble inox de deux millimètres de diamètre enroulé sur moulin gros comme un tambour de machine à laver et lesté par une enclume, ce n’est pas très sportif, surtout quand le poisson accroché dépasse rarement les 500 grammes… C’est un point de vue qui se défend. En revanche, ce qu’on ne peut pas lui enlever, c’est que le premier bras situé au-dessus du plomb (son préféré, celui qu’il nommait « le racleur ») mesurait environ deux mètres cinquante ce qui ne doit pas nous placer bien loin des 8’6 et ça, quand même, si ce n’est pas une preuve… Et puis le sport, c’était aussi quand il se retournait d’un bond au tintement de la clochette qui lui emportait le cœur vers les profondeurs de cobalt quand l’omble frétillait ou que le plomb touchait la roche sous les sédiments…

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