Verdon d’ombres et de lumières

  • Verdon 01
  • Verdon 02

    Le pont englouti dans la retenue de Montpezat- Quinson, qui a revu la lumière le temps d’une vidange.

  • Verdon 03

    Le Moyen Verdon est celui des gorges, peuplé de truites lacustres dont les effectifs sont franchement en baisse et de superbes truites sauvages sédentaires comme ce spécimen étrangement dépigmenté.

L’Hadès hydroélectrique qui a envahi les vallées du Verdon avec ses lacs de barrages a laissé trois clairières d’eau vivantes. L’une d’elles, les gorges du Verdon, est un exemple assez intéressant pour comprendre la façon dont on traite les rivières de France à grand renfort d’argent public. Petite randonnée aquatique au pays de l’hydroélectricité, des aprons maigres et du rafting roi.

Première partie :

Les ombres. Le Verdon prend sa source dans le département des Alpes-de-Haute-Provence et passe des neiges (2 460 m) aux champs de blé (255 m) en traversant gorges et vallées avant de se jeter dans la Durance, cent soixante-cinq kilomètres plus bas, à la frontière du Var et des Bouches-du-Rhône. Gorges et vallées… enfin, il en était ainsi avant que la majeure partie de celle-ci ne soient noyées dans la seconde moitié du XXe siècle pour donner naissance à cinq barrages à vocation hydraulique et hydroélectrique (Castillon 545 ha, Chaudanne 150 ha, Sainte-Croix 2 200 ha, Montpezat- Quinson 150 ha et Esparron-de-Verdon 328 ha), supprimant du même coup les trois quarts du Verdon sauvage dont ne subsistent désormais que quarante kilomètres en amont de Saint-André-les-Alpes.
Le haut Verdon, pour la pêche et les paysages, c’est le Montana mais le dépaysement ne dure pas : pas de doute, nous sommes bien en France. En aval de Saint-André, le Verdon entame son chemin de croix. En quelques kilomètres d’eau stagnante, on passe de la nature à l’histoire, du ronflement du torrent entre les sapins à l’eau morte puis au vrombissement sourd des turbines. La rivière se perd d’abord dans les eaux du barrage de Castillon puis de Chaudanne avant de réapparaître à hauteur de Castellane pour donner naissance à ce qui est sans doute son plus beau parcours : vingt kilomètres de glissades entre les pentes et les roches puis vingt et un kilomètres vertigineux de chaos et de gorges, les célèbres gorges du Verdon dont les paysages escarpés et les falaises taillées à la hache (entre 200 et 500 mètres) auraient pu servir de thème aux dessins japonais de la période ukiyo-e… Sauf que dans les Alpes-de-Haute-Provence on ne fait ni dans l’art du paysage ni dans la poésie atmosphérique mais plutôt dans la grosse cavalerie touristique et hydroélectrique… Certaines civilisations se sont fait un devoir de représenter la petitesse de l’homme devant la majesté de la nature… Mais au pays de Descartes, l’homme doit tout transformer et se poser comme maître et possesseur de la nature… cette arrogance est assumée fièrement. Elle est même taguée jusque sur la voûte du barrage de Tignes…
À la sortie des Grandes gorges, le Verdon se perd à nouveau dans les eaux de trois autres grands lacs artificiels (Sainte-Croix, Montpezat-Quinson et Esparron-de-Verdon) sur près de quarante kilomètres. Des eaux turquoise ou émeraude qui plaisent beaucoup aux visiteurs venus des pays sans soleil… Un “bel aménagement” pour les uns : le plus grand cataclysme écologique que la terre de Provence ait connu, pour les autres. Et au milieu voguent les pédalos. L’appréciation dépend de la façon dont on positionne le curseur entre le naturel et l’artificiel. Et ici on s’y connaît en matière de curseur ! Le Verdon est devenu un être étrange. Un être sans queue ni tête qui ne coule pas seulement de l’amont vers l’aval puisque les turbines de Sainte-Croix sont réversibles et que l’eau de Montpezat-Quinson peut-être remontée dans le lac de Sainte-Croix pour être turbinée une seconde fois… (Shadok-sur-Verdon). L’eau n’appartient plus à la rivière. Elle n’est désormais rien d’autre qu’une matière première ; une variable dans un calcul de rendement dont les erreurs de prévisions se transformeront en crues.
Vous vous doutez bien que ce ne sont pas les autochtones peuplant les terres de ce qui était encore au début du siècle un des départements les moins peuplés de France qui ont voulu cet “aménagement total” comme on le nommait encore sans rougir dans les années 40.

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