Petit éloge de la curiosité

Pourquoi allons-nous à la pêche ? La question mérite d’être posée. Chacun donnera sa réponse mais au final il n’y en a qu’une seule de valable : on va à la pêche par curiosité… Analysez donc votre trajectoire !

Prenons l’exemple de cet ami que je connais bien et dont ses copains pêchaient les truites à l’indicateur de touche alors que lui ne voulait pas capturer sans voir… Ce n’était pas qu’il leur reprochait de confondre “pêche à la mouche” avec “pêche avec une canne à mouche” Il n’en faisait pas une question d’éthique, il ne prétendait pas que c’était plus réglo, plus noble, plus beau… Non, il regardait les truites dans la rivière -vivantes truites- et son plaisir naissait de là.
La conversion s’était faite peu à peu. Avant de découvrir la pêche à vue, il avait expérimenté presque toutes les autres pratiques. De l’ablette au brochet, du goujon à la perche, de la tanche au barbeau. Au coup, au toc, à la longue coulée, au lancer et même à la mouche sans voir. Mais au milieu de ce chemin de Damas, il n’eut pourtant pas de révélation soudaine. Ce fut plutôt quelque chose qui s’éclaircit peu à peu en lui. Une sorte de mue étalée sur plusieurs saisons et au terme de laquelle il comprit un peu mieux qui il était et ce qu’il aimait.
Il avait remarqué que certains jours, alors qu’il ne pêchait pas encore à vue, une sorte de distraction s’emparait de lui. Il devenait moins attentif à ses dérives. Son œil se prenait à scruter le fond mouvant de la rivière et les silhouettes presque indiscernables des truites tandis que l’indicateur descendait au fil de l’eau… Il prenait alors plus de plaisir à noyer son regard dans les courants qu’à ferrer les truites. Un jour le fruit fut suffisamment mur pour se détacher de la branche et il jeta le mouchard aux orties. Adieu pompon, pâte fluo et fausse mouche sèche !
La même force qui l’avait poussé à devenir pêcheur l’orientait désormais à pêcher autrement. Ses yeux s’étaient décillés. Cette rivière, il la connaissait depuis des années comme la connaissaient également ses amis pêcheurs sportifs ou pêcheurs prédateurs. Elle était bien toujours la même, elle coulait toujours aux mêmes endroits avec les mêmes radiers et les mêmes fosses. Pourtant quelque chose avait changé. Son œil devenait réceptif à des détails qu’il ne voyait pas avant. La couleur de la lumière, celle de l’eau, les ombres, les reflets, le friselis du vent. Son regard ne transperçait plus les veines des courants. Il se laissait guider. Sa rivière avait gagné une altérité et une profondeur qu’il ne connaissait pas alors qu’il pêchait en aveugle et qu’il se préoccupait seulement de mettre en œuvre une technique pour capturer des poissons. Peut-être voyait-il enfin la rivière pour ce qu’elle était. Il s’inventa alors une autre façon de pêcher.
L’indicateur n’obnubilait plus son regard. Il n’avait plus besoin de ce bâton d’aveugle. Débarrassé de cette verrue entre lui et la rivière, tout devenait source d’étonnement. Désormais il allait à la pêche pour voir le spectacle du visible. Voir les poissons, les oiseaux, les éphémères. Voir tout un monde en équilibre, assemblé autour des courants.

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