Le no-kill vingt ans après

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    Les truites des parcours no-kill mouche vieillissent en accumulant de l’expérience et finissent parfois leur vie en étant essentiellement piscivores car elles finissent par comprendre que contrairement aux mouches, les poissons ne sont pas dangereux.

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    Si l’on accepte de pratiquer le no-kill, il faut le faire avec respect du poisson. Une épuisette permet d’abréger le combat et de plus rapidement libérer les poissons. Victor Caille à la raquette et Nicolas Hermann à la canne avec un poisson sauteur de l’Ain.

Impensable, inconcevable il y a une quarantaine d’années, le no-kill est devenu une “religion” pour certains qui ne conçoivent plus que l’on puisse conserver un poisson pour le manger. Après une bonne vingtaine d’années de recul, qu’en est-il de ces parcours où les poissons finissent par mourir de vieillesse ? Sont-ils plus poissonneux qu’ailleurs ? La remise des poissons à l’eau dérange les défenseurs des droits des animaux, qui estiment que l’on ne devrait pas avoir le droit de “jouer” avec des êtres vivants. Le no-kill a toujours été un sujet sensible… Mais pas toujours pour les mêmes raisons.

L’époque où Mère Nature nourrissait les hommes dans l’insouciance béate est bel et bien révolue. Tant que les rivières se sont maintenues en bon état écologique (pas celui que veut nous faire avaler les agences de l’eau actuellement), c’est-à-dire jusqu’au milieu des années 1990 pour les grandes rivières de Franche-Comté et du sud du Massif central, le pêcheur prélevait et la rivière remplaçait. Et le pêcheur prélevait beaucoup. Il prélevait tellement que lorsque les premières AAPPMA ont instauré un carnet de prises avec déclaration obligatoire, tout le monde s’est aperçu que dans certains cas, ça faisait une truite ou un ombre prélevé à chaque mètre de rivière ! 15 000 mètres de parcours, 15 000 truites ! Mais sur ces grandes rivières calcaires très productives, chaque mètre comptait plusieurs poissons. Le prélèvement par les pêcheurs ne devait correspondre qu’à 10 ou 20 % de la biomasse. Et cela fonctionnait très bien ainsi car il y avait malgré tout du poisson partout.
Avant 1962, c’était pire encore car la pêche aux engins était permise. Des pêcheurs professionnels vendaient sur les marchés des milliers de truites prises au filet, à la nasse ou aux lignes de nuit. Le cours du kilo de truite suivait celui du kilo de jambon de pays. Dans ces années-là, la moindre truite de 18, 20 ou 23 cm (la plus grosse taille légale du pays), était pourchassée pour être vendue. Et pourtant, les rivières de ce temps-là grouillaient de vie, d’insectes, de vairons, de truites, ombres, saumons, chabots.
À partir du début des années 1990, les rivières ont commencé à montrer des signes de faiblesse. Les grandes éclosions que tous les anciens décrivaient en exagérant à peine se sont espacées dans le temps, puis ont quasiment disparu. Les belles gravières se sont colmatées d’algues brunes et vertes, de plus en plus souvent. Les crues se sont faites plus violentes et aussi plus brèves. La disparition des zones humides, la monoculture de résineux ont transformé les rivières en chasse d’eau. Les AAPPMA n’ont pas manqué de s’alarmer, en dépit d’une administration qui ne faisait que constater le déclin et ainsi sont nés dans l’est de la France les premiers quotas dignes de ce nom, des quotas journaliers à non plus six, huit ou dix poissons par jour, mais cinq, quatre ou même trois. Puis a été adopté le premier quota annuel à soixante poissons par an (Goumois), puis cinquante, puis trente. Certains pêcheurs n’ont pas compris et ont raccroché les gaules. Et en parallèle, des jeunes les ont remplacés et ont trouvé la démarche courageuse et responsable. À cette époque ont été mis en place les premiers parcours no-kill. Une révolution ! Si aujourd’hui, ça ne choque plus grand monde, il faut savoir qu’au début des années 1990, cela s’est fait dans la douleur, avec du braconnage de représailles, des panneaux sans cesse arrachés et remplacés. Ces parcours étaient d’autant plus mal vécus qu’ils étaient systématiquement réservés aux pêcheurs à la mouche.
Avec les parcours no-kill est née une nouvelle catégorie de pêcheurs. On ne pêchait plus pour le poisson mais pour le plaisir, sur le modèle de la pêche sportive américaine instaurée par les pionniers de cet état d’esprit que furent Lee Wulff ou Stu Apte. Et au fond d’eux, les pêcheurs à la mouche espéraient surtout pouvoir pêcher des parcours moins fréquentés, avec plein de poissons rien que pour eux… Mais la curiosité aidant, les premiers parcours no-kill rencontrèrent un succès immédiat. Même les sceptiques furent séduits et apprirent à changer leurs habitudes. L’instauration de ces parcours a indéniablement fait évoluer les mentalités. Il y a eu l’avant où tout le monde gardait régulièrement du poisson et l’après où seul le plaisir comptait. Pour les jeunes moucheurs qui ont appris sur ces premiers parcours, la pratique du no-kill fait partie intégrante de leur culture halieutique. Ces parcours ont aussi fait progresser techniquement les pêcheurs. Car ces poissons pris et repris sont devenus très difficiles à tromper. Ces truites-là connaissent la musique, se méfient des présentations farfelues, refusent les mouches tout en continuant de se nourrir tranquillement comme dans une réserve !

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