L’anti-drague : L’art subtil du contretemps ou les joies de la rupture d’énergie

  • 56A rupture d'energie

    Norbert Morillas au Refrain en 1997. La photo est un petit miracle (Leica M4 P, sans moteur ni cellule) prise au moment précis où l’énergie est rompue volontairement. Le poser qui suivra verra la mouche se poser au milieu de la pointe précipitée en accordéon sur l’eau. La canne ne travaille plus du tout.

  • 56B rupture d'energie

    Norbert et le même geste totalement atypique mais complètement maîtrisé. Sur cette zone faite de concrétions calcaires presque affleurantes, le risque de voir draguer la mouche est permanent.

Si le matériel des pêcheurs à la mouche n’évolue quasiment pas depuis des décennies, les poissons eux tentent de s’adapter à une pression de pêche qui augmente sur les parcours à la mode. Sur ces lieux qui se retrouvent en photo sur les réseaux sociaux et il faut bien le dire dans les magazines, même les belles dérives ne suffisent parfois plus à séduire des poissons qui connaissent les mouches artificielles mieux que nous ! Voici une belle parade pour éviter le dragage, pas très académique mais très utile.

Les manuels, les écoles et les guides de pêche à la mouche forment des pêcheurs selon des principes établis, des méthodes souvent théoriques, qui doivent permettre aux débutants d’apprendre à lancer.

L’étape suivante consiste à étendre correctement un bas de ligne. Et toute sa vie de pêcheur à la mouche, on cherche à étendre un bas de ligne. Le geste harmonieux, efficace en distance, efficace contre le vent devient l’objectif d’une vie de pêcheur. Mais lancer ne sera jamais pêcher, que ce soit à la truite ou même au saumon. Pour toutes les pêches authentiques avec de vrais poissons et surtout un milieu courant où du poser dépend une dérive, bien lancer n’est pas forcément bien pêcher. Suite à la visite que nous avons récemment faite dans l’Ain m’est revenu à l’esprit une façon très particulière de poser une mouche sèche destinée à un poisson qui refuse tout autre type de poser car la mouche se comporte à ses yeux de façon suspecte. Et, ironie du sort, c’est une truite arc-en-ciel du contre-canal du Rhône qui m’a poussé à pratiquer cette astuce qui fait merveille lorsqu’il y a du vent ou lorsque les truites décèlent ce qui n’est pas vraiment du dragage de la mouche. Une mouche qui tourne sur elle-même sous la simple contrainte du fil peut être considérée comme suspecte même si elle ne drague pas vraiment.

Cette truite arc-en-ciel connaissait visiblement la musique dans un milieu parcouru par un lent courant et avait assimilé le danger d’une mouche flottante affublée d’une pointe piquante. Pourtant, elle gobait calmement de vrais insectes avec une belle cadence mais refusait les imitations. A l’évidence, ce n’était pas la mouche le problème, mais bien sa présentation. Pour enfin la libérer de la contrainte du fil, la seule façon consistait de la poser comme une nymphe lorsqu’on pêche à vue, c’est-à-dire la pointe du bas de ligne en “paquet”. Dans le cas d’une mouche sèche, les 30 ou 40 derniers centimètres suffisent. Suite à un tel poser, la grosse arc-en-ciel prit la mouche sans la moindre hésitation. Ce poisson pourtant issu d’une pisciculture avait vite appris à se méfier de ce qui ne dérive pas librement. Avec les poissons sauvages, il en est évidemment de même. C’est l’occasion de vérifier à quel point la dérive est infiniment plus importante que la mouche !

La rupture d’énergie

Pêcheur ô combien atypique, minimaliste dans la variété de ses mouches et de ses nymphes, Norbert Morillas avait débarrassé la pêche à la mouche de tout ce qui lui semblait inutile. Il ne pratiquait qu’avec une seule canne, une seule soie et un bas de ligne adapté aux grandes rivières de sa Franche-Comté natale. Confronté comme tous les pêcheurs à la mouche à la surpêche des parcours publics très fréquentés de la région dans les années 1990, Norbert avait compris très tôt que seule la qualité des dérives permettrait de se démarquer. Comme la plupart des bons pêcheurs à la nymphe à vue, le type de lancer qu’il avait choisi était inspiré par celui de Piam, précurseur en la matière (que nous avons montré et expliqué dans plusieurs DVD Pêches sportives). Il permettait la formation d’une boucle de soie très serrée en l’air, qui donne de la vitesse et lutte efficacement contre le vent. Le plan de lancer n’est pas horizontal mais se trouve incliné vers l’avant. Pour cela, la mouche passe à côté de la canne, au niveau de l’emmanchement sur le lancer arrière, et non par-dessus la canne comme on le voit faire parfois. Grâce à un blocage proche de la verticale, la soie monte sur le lancer arrière et redescend naturellement par inertie ensuite vers l’avant. Le faible angle de lancer respecte réellement l’ouverture de 10h00/1h00, selon le schéma que l’on trouve dans tous les bons manuels mais que très peu de pêcheurs appliquent. Il favorise à la fois une bonne vitesse de lancer et une boucle de soie qui perce le vent comme une flèche. Avec ce lancer aussi utile pour pêcher la truite, le tarpon, ou toute autre espèce, il ne reste plus qu’à se concentrer sur le poser. Mais le fait de maîtriser ce lancer ne fait pas de vous un excellent pêcheur.

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