La sorcière

  • Riviere A

    L’Ain à Champagnole cet été, relativement peu colmaté par les algues...

  • Riviere B

    ...comparé au Doubs qui lui atteint une véritable saturation après la mi-juillet.

  • Riviere C

    L’eutrophisation des rivières comtoises ne date pas d’hier. Elle est décrite par les scientifiques dès le début des années 1970. Ci-dessus, la Loue à Charnay en septembre 1994. L’eutrophisation suit comme son ombre l’intensification de l’élevage.

Les rivières d’aujourd’hui sont comme les sorcières d’hier : les boucs émissaires d’un ordre social défaillant. On assèche et salit les unes comme on brûlait les autres. Démonstration.

C’est un souvenir de vacances comme un autre. Mais celui-là me restera longtemps. Un soir je me suis endormi dans les bras d’une très belle femme qui coulait juste en bas de chez moi. Cette beauté était ma rivière, la plus belle de toutes, qui court entre Suisse et France et emporte avec elle les rêves et les espoirs de toute une région. Et le matin, je me suis réveillé dans le lit d’une sorcière. Pendant la nuit ses cheveux souples et soyeux étaient devenus des algues verdâtres et menaçantes, plus aucun insecte ne s’échappait de son lit, les ombres en avaient disparu et quelques truites erraient, hagardes, comme errent les rescapés d’un tremblement de terre. Le Doubs puisqu’il s’agit de lui mais cela aurait pu être la Loue, le Dessoubre, le Cusançin, le Verdon et pas mal d’autres encore que la sécheresse de l’été n’a pas oublié de transformer en cloaque. Ainsi ces rivières qui étaient les fées de nos rêves de pêcheurs et d’enfants sont devenues les boucs émissaires, ce qu’étaient les sorcières à la grande époque de l’inquisition, d’une société en train de se noyer dans sa propre défécation. 40 000 sorcières et quelques sorciers ont alimenté les bûchers d’Europe entre le XIVe et le XVIIe siècle avant que les Lumières ne mettent un terme à leur martyr. Un des moyens pour savoir si une femme était une sorcière était de la jeter nue, pieds et poings liés dans l’eau d’une rivière. Si le corps remontait à la surface il s’agissait bien d’une sorcière (les sorcières étant plus légères que l’eau). On la brûlait sur-le-champ. Et si le corps ne remontait pas, la femme était innocente. Noyée mais innocente… Pour les rivières c’est un peu pareil quoique différent. Si, après tout ce que l’on a jeté dans la rivière, elle continue de couler comme un clair ruisseau, c’est qu’elle est innocente. Si elle change de visage, se met à ressembler à une vieille femme ridée à la chevelure d’algues, c’est qu’elle a forcément quelque chose à se reprocher.
Ainsi, aujourd’hui bien plus qu’hier, les rivières qui étaient « nos sorcières bien aimées », sont les victimes de toutes sortes de malédictions. La première de toutes est le réchauffement climatique qui fait maigrir leur masse d’eau alors même que la quantité d’effluents déversés y est toujours plus importante, et que les usages que les hommes font de cette eau continuent d’augmenter. La souffrance des rivières qui sera bientôt la nôtre n’intéresse qu’assez peu de monde. Il y a, par exemple, plus d’écolos (ou supposés tels), qui militent pour que l’on achève de couvrir la France de barrages, que de défenseurs de l’intégrité des derniers chevelus encore vierges. Plus de pêcheurs que la pollution n’incommode pas tant que ça (du moment que les bassines ont remplacé les frayères) que de gauleux consternés par l’eutrophisation de leur rivière préférée. A propos des sorcières, le grand Michelet, historien à charge aujourd’hui contesté, écrivit « un hymne à la femme bienfaisante et victime ». Le Michelet des rivières reste à inventer.

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