La rivière sans retour

Enfant, mes parents croyaient que j’étais débile. Devant la télé, sur le vieux Betamax, je passais en boucle les mêmes plans des après-midi entières. Ca se passait dans le nord-ouest américain. Des plans de trente secondes : une prairie avec une cabane de rondins sous le ciel immense, un radeau qui descendait des rapides, des Indiens à cheval dans le soleil couchant traversant un radier.
Et en arrière-plan, il y avait toujours une rivière. Douce ou violente. Les hurlements, les coups de feu, les noyades, les nuages de sang, les bagarres odieuses et les geysers de dynamite, ce n’était pas grave. Je n’avais d’yeux que pour la rivière. Je me foutais bien des disputes de cow-boys. Quand Papa et Maman me regardaient, inquiets de tant de violence cinématographique, je tournais la tête vers eux et je souriais.
J’adorais La rivière sans retour d’Otto Preminger avec Maryline Monroe et Robert Mitchum.
Effrayés de voir tourner ce film en boucle, un jour, ils m’ont mené consulter. Après quatorze séances et autant de paquets de feutres, la psychanalyste qui me faisait gribouiller a dit à Maman qu’il n’y avait pas de doute, que le truc en bleu que je dessinais tout le temps, c’était les eaux utérines, que les sapins verts sur la montagne avaient sans doute quelque chose à voir avec les phallus d’une paternité multiple et que le machin marron qui flottait, ce n’était pas un radeau de chercheur d’or, mais bien les symptômes indubitables d’une régression sadico-anale.
Et le soir même, Papa avait dit à Maman qui pleurait :
– « Laisse, Raymonde, la prochaine fois, c’est moi que je vais lui expliquer ce que ça veut dire…»
Et Papa y était allé et Papa lui avait expliqué en parlant très fort au début, mais après, comme la dame avait sans doute compris, à travers la cloison qui vibrait elle répéta très vite plusieurs fois : « Oui… Oui…Oui… » et quelques semaines après, Papa avait quitté Maman pour aller vivre avec la dame et comme il nous avait laissé le Betamax, moi, j’avais continué à regarder la rivière et les paysages derrière les bonhommes (cow-boys, chercheurs d’or ou indiens) qui s’étripaient à l’écran.
J’aimais surtout les westerns qui se passaient dans les montagnes, les histoires avec des mines d’or, des cabanes, des feux de camp. Je n’aimais ni les trains, ni les prisons, ni les potences. Et encore moins les petits banquiers avec de petites moustaches et les cow-boys crasseux avec les poules de salon.

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