La rivière impossible

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Une des conditions de la pêche à la ligne est qu’il y ait de l’eau dans la rivière. Assez d’eau mais pas trop. Et quand cette condition -la première de toutes- n’est pas remplie, la pêche en devient impossible. Cela ressemble à une lapalissade. Et c’en est une. Mais rien n’est plus lourd qu’une lapalissade quand elle vous tombe sur la tête.

Vous êtes surement des dizaines, voire des centaines à avoir connu cette année la douloureuse expérience de la rivière impossible. A certains, dans les parages du haut Doubs, cela a même pu arriver deux fois : une première fois pour cause de crue, une deuxième fois pour cause de disparition totale de la rivière dans les entrailles de la terre.
Du coup j’ai repensé à ces moments stupides qui jalonnent une vie de pêcheurs. Quand on a fait du chemin, franchi des obstacles, dépensé de l’argent, abandonné sa famille et quelques fois son travail pour trouver porte close, la rivière aux abonnés absents comme si c’était jour de relâche au théâtre de vos passions.
Pour la plupart d’entre nous une partie de pêche se fantasme avant d’exister, on en rêve  des jours, voire des semaines avant. La dernière ligne droite surtout quand on est près d’arriver, cette montée de l’escalier qui descend vers la rivière où la fébrilité du premier coup de ligne vous empêche de faire passer le fil dans les anneaux correctement ( au point parfois d’en oublier un ) fait partie de notre ADN.
Alors quand le premier coup de ligne n’est pas même envisageable, que la rivière n’est pas, n’est plus celle que l’on croyait, on passe un sale quart d’heure. Et la désillusion est proportionnelle au chemin parcouru, aux efforts déployés pour être là au bon moment et aux espoirs que l’on mettait dans cette rencontre.
La première fois que cela m’est arrivé c’était au milieu du mois d’août sur une des branches de la haute Tille en Bourgogne, au retour d’un reportage assez long, assez loin. A peine débarqué dans la maison familiale,  j’ai pris ma canne, ma boîte de sauterelles et ma veste de pêche et je suis parti vers la rivière qui m’avait manqué. Quand j’ai monté ma canne, sur le parapet du pont, il m’ a semblé que quelque chose clochait, la demi-obscurité, propice aux mystères et le souci de ne pas être vu m’ont dissuadé de regarder de l’autre côté du muret de pierre. D’ailleurs ce n’était pas nécessaire : je connaissais par cœur cette sortie  de pont, son courant, sa retourne.
J’ai lancé ma ligne et entendu distinctement le bruit des plombs qui roulaient sur une pierre. C’est à ce moment que j’ai réalisé ce qui m’avait intrigué une seconde plus tôt :  je n’entendais pas le bruit de l’eau. Je me suis penché par-dessus le parapet et j’ai découvert que ma rivière était devenue un chemin. Il n’y avait plus une goutte d’eau, pas de rigole, pas de flaque, pas de trace d’humidité. La rivière n’avait même plus de quoi fabriquer les larmes de son malheur. C’était un chemin couvert de poussière, dans lequel je suis descendu pour vérifier que je n’étais pas victime d’un mirage inversé.
J’ai commencé à remonter machinalement le lit de pierre, comme si j’étais juste à la recherche de l’eau de ma Tille qu’on m’aurait cachée, pour me faire une niche. J’allais de poste en poste la canne à l’horizontale, prêt à poser ma ligne, au détour d’une branche, mais plus j’ avançais et moins il y avait lieu de poser quoi que ce soit. Là, par exemple, derrière cette pierre, à l’époque où il y avait de l’eau, le trou me semblait immense. Sans eau c’était à peine un bidet. Mais elle, comment était-elle ? avec ses tirées si brusques et ce rush qui avait entraîné ma ligne dans les barbelés. Avait-elle seulement pu s’enfuir, détourner un peu de l’oxygène de l’eau qui la quittait ? Je refis un à un tous les postes où j’avais pris ou raté des poissons, inspectai le dessous des pierres, interrogeai la poussière, fis comme si elles étaient seulement parties se cacher, comme s’il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie, d’un jeu qui avait mal tourné. Mais les truites ne revinrent pas.
La disparition d’une rivière a quelque chose de très paniquant. C’est comme si toute l’eau du monde avait disparu, était retournée dans la terre pour se plaindre du traitement que lui faisaient subir les hommes. Un monde sans eau. Et pourquoi pas sans air ni soleil. Pis encore l’eau enfuie c’est un peu du liquide originel qui vous manquera s’il vous vient l’idée de retourner dans le ventre de votre mère. Bon d’accord on a pas cette idée tous les jours. Mais c’est pas une raison pour en interdire l’éventualité.
Et puis c’est quand l’eau n’est plus là, qu’il ne vous reste plus que son mirage, que l’on prend conscience de tout ce qu’elle représente pour nous. Je ne parle pas du pastis, ni des bains de mer, encore moins de la cuisson des pâtes, je parle ici de la matière profonde de nous même, des 90 % de notre être que la conjuration des assécheurs (barragistes, chauffeurs de climats, arroseurs de maïs etc) menace un peu plus chaque année.
Car certaines rivières disparues ne reparaissent jamais. Comme ma première rivière à truites à Ain Naucra dans l’Atlas, réduite à une séguia insalubre par le réchauffement climatique et le douar qui a prospéré sur son dos, ou encore comme certaines rivières du Loiret dont le cours martyr, refuse désormais de quitter la nappe phréatique.

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