La guerre des écrevisses

  • 12A écrevisse des torrents
  • 12B comptages nocturnes

    Philippe Huchet en expédition nocturne : il suit les écrevisses européennes de Haute-Savoie depuis 15 ans.

  • 12C écrevisse marquée

    Il les a même marquées pour les reconnaître plus facilement et voir quand elles se reproduisent.

C’est un combat inégal entre les fragiles pieds blancs européens et les monstres californiennes et louisianaises. Il dure depuis 100 ans, sur fond de peste et de pollution des ruisseaux 

Elles sont 14. Quatorze écrevisses des torrents, ultimes représentantes d’une espèce naufragée, 14 écrevisses survivantes d’une cohorte de 5000 individus au moins, rayée de la carte par les rejets vertueux d’une station d’épuration mal placée. Elles campent maintenant à quelques dizaines de mètres du trop plein d’une piscine publique et du drain d’un terrain de foot. Leur vie ne tient qu’à ces filets d’eau qui grossissent un peu ce qui reste de la source. Pourtant elles tiennent. Depuis trois ans. Elles ne se reproduisent pas mais elles tiennent. Philippe Huchet peut en témoigner. Il les connaitrait par leurs prénoms si elles en avaient. Cet hydrobiologiste de la fédération de pêche de Haute-Savoie en est le monsieur écrevisses. Cela fait 15 ans qu’il leur rend visite, la nuit à la lueur d’une lampe de poche, 15 ans qu’il tient la chronique rigoureuse de leur errance désespérée, qu’il se bat pour retarder l’échéance de leur disparition totale. Parce qu’il sait que ce ne sera pas une bonne nouvelle pour la nature et le monde qu’on nous promet.
Il y a 600 espèces d’écrevisses dans le monde. Certaines sont monstrueuses comme les Australiennes Cherax Destructor et Quadrinatus qui peuvent peser plusieurs kilos. Neuf espèces « seulement » sont recensées en France mais aucune ne boxe dans la catégorie homards d’eau douce. Les trois espèces d’écrevisses françaises font partie de ces bestioles qui racontent parfois mieux l’Humanité que certains faussaires de la chronique historique. Elles sont à la fois de l’Histoire immédiate et de l’Histoire ancienne, elles n’ont pas besoin d’être sous serment pour témoigner de ce que notre monde est en train de devenir. On appelle ça des marqueurs. Les écrevisses font la guerre, envahissent les territoires, meurent d’épidémie, certaines souffrent de la sécheresse, d’autres de la pollution, toutes sont au cœur de la bataille de l’eau.
Depuis tout petit j’en pince pour les écrevisses. La patte blanche, Austropotamobius pallipes, est un peu la madeleine de mon enfance. Quand j’avais dix ans, elle régnait sur les ruisseaux du Limousin et de pas mal d’autres régions de France. Des ruisseaux entre pâtures et noisetiers qui prenaient leur temps pour s’en aller vers la grande rivière, des ruisseaux dont les méandres faisaient la terre riche et le lait crémeux. De cette époque lointaine il me reste des souvenirs de balances à la tête de mouton qu’un adulte aidé d’un bâton fourchu relevait d’un geste ample et déposait sur l’herbe, où les enfants venait cueillir les écrevisses, les deux doigts à l’arrière de la carapace, à l’abri des pinces, pour les trier, les grosses dans le banastou, les petites dans le ruisseau et les moyennes sur les filles qui s’enfuyaient en hurlant et revenaient bien vite pour la balance suivante, repérable grâce  aux chiffons rouges qui balisaient le parcours.
Le soir on mangeait la pêche en famille (une centaine de bestioles rouges vifs sous l’effet d’un court bouillon improvisé dans une manière de lessiveuse). On faisait ça une fois par an et c’était la fête. Leur fête à elles, et à nous aussi.

 

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