Bonnes feuilles : L’arbalète et la squaw

Muriel Lovichi a une passion dans la vie : la pêche. Cette savoyarde n’hésite pas à y consacrer la totalté ou presque de ses loisirs, au point de devenir une pêcheuse d’exception dont la réputation a déjà dépassé les frontières des Alpes. Ses meilleures histoires font l’objet d’un livre passionnant à paraître en juillet aux éditions Pêches Sportives. Extraits.

“Beaucoup de pêcheurs dénigrent la méthode de nymphe à vue dite « à l’arbalète » sous prétexte qu’elle est moins technique qu’à distance de fouet. Du coup, ils affirment imprudemment qu’il est bien plus facile et donc moins glorieux de prendre un poisson de cette manière. Personnellement, j’y trouve au contraire tout plein d’intérêt et de difficulté. Tout d’abord, j’adore l’approche d’Indien qu’elle nécessite et le mot « traque » y prend tout son sens. J’imagine que c’est un peu l’équivalent de la chasse à l’arc comparée à celle pratiquée avec une carabine. Je perçois du reste la même grâce dans le geste de l’archer et lorsque les doigts du pêcheur lâchent la nymphe, c’est en quelque sorte la même volonté d’atteindre la cible avec précision. La distance de tir est très réduite et on n’a alors pas d’autre choix que de soigner son approche. Cela implique une grande concentration puisque chaque pas, chaque mouvement est calculé et de préférence au ralenti. On peut éventuellement faire craquer un bout de bois sous ses pieds, mais il est hors de question de faire rouler une pierre jusque dans l’eau.

Dans le premier cas, on s’immobilise en se donnant des noms d’oiseaux et dans le deuxième, on prie que la pierre n’atteigne pas l’eau. D’ailleurs, après plusieurs saisons de pratique, c’est presque devenu une habitude d’arpenter les berges telle une Sioux et lorsque j’approche la rivière, c’est naturellement à pas de loup. Un promeneur qui s’amuse à m’observer se demande forcément à quoi je joue et heureusement que j’ai une canne à pêche dans les mains pour lui donner un indice sur ce que je suis en train de faire. Pour moi, c’est en effet un jeu de cache-cache avec les poissons et lorsque je surprends un autre pêcheur qui ne m’a pas entendu arriver ou, dans le meilleur des cas, que je passe complètement inaperçue, je me félicite de ma discrétion. Les jours où je suis d’humeur taquine, je trouve même très drôle de faire sursauter celui qui ne s’attend pas à me voir en attendant la toute dernière seconde pour me manifester, certaine de mon effet de surprise. Le plus comique, c’est lorsqu’un pêcheur tombe nez à nez avec mon chien-loup qui sait attendre, planqué dans la ripisylve. J’entends alors une toute petite voix qui demande s’il y a quelqu’un…

Mais bon, le but premier n’est pas de faire peur aux gens, mais bien de surprendre les poissons qui rôdent le long des bordures. Or, les berges sont à certains endroits si encombrées qu’on se prendrait presque pour un sanglier. Il faut alors forcer le passage à travers une végétation très dense et quand il faut se faufiler à travers les branches avec la canne qui s’accroche à chaque mauvaise manoeuvre, ou que les ronces vous agrippent de partout quand ce ne sont pas les orties qui piquent les bras, il y a de quoi devenir fou. Qui, à bout de nerfs, n’a pas maudit le mûrier qui l’oblige à revenir en arrière pour récupérer son épuisette après avoir tiré comme un forcené sur l’élastique en espérant que la ronce cède ? Qui n’a pas pété les plombs parce qu’il faut renoncer après maints efforts et faire demi-tour puisqu’il n’y a plus d’issue à travers le buis épais d’un sous-bois ? Il y a aussi tous ces moments où je me retrouve dans des postures très inconfortables, à la limite de la crampe durant de très longues minutes sans pouvoir en changer parce qu’une truite à décidé de s’arrêter à quelques mètres et que le moindre geste la ferait déguerpir. Mais justement, ce qui me plaît le plus dans cette pratique, c’est que je vois les poissons en gros plan. Le comble, c’est lorsque du coup, c’est de trop près pour les pêcher à cause de la longueur de la canne, mais quel privilège de pouvoir observer ce que l’on convoite dans les moindres détails… Un jour que je m’étais postée en équilibre sur une pierre de tout juste la taille de mes pieds, une belle zébrée est venue frôler mes chaussures. La canne pointée vers l’avant, je l’attendais de l’autre côté d’un arbre couché, mais la coquine est passée à quelques centimètres de mes semelles, sous mon bras tendu. Bien évidemment, je ne pouvais rien tenter à part peutêtre lui marcher dessus.

J’avais au moins la certitude qu’elle ne m’avait pas vue. Lorsqu’elle s’éloigna par chance dans la bonne direction, j’animai enfin ma « fressane » devant son nez et quelques minutes plus tard, alors que la truite était dans l’épuisette, je me moquai du tour qu’elle croyait m’avoir joué et lui conseillai de se méfier quand elle verrait mes chaussures à l’avenir. Il m’est arrivé plus d’une fois d’être accroupie au ras de l’eau et de voir une truite de si près que j’aurais pu croire la toucher en tendant le bras. Certaines ne font que passer, occupées à leur ronde, d’autres semblent se méfier d’une forme inhabituelle sur le bord. Elles se rapprochent de façon incroyable comme pour mieux voir et s’arrêtent même à moins d’un mètre avec cette manière bien particulière de bouger leurs nageoires pectorales. J’ai l’impression qu’elles me regardent et qu’elles attendent mon erreur, le moindre geste de ma part qui confirmera leurs doutes. C’est ainsi un jeu de patience qui s’engage, à celle qui bougera la première et pendant ce temps-là, j’apprécie de pouvoir la contempler. D’ailleurs, cela m’amuse plus que tout de repérer un poisson et d’essayer de l’approcher sans être vue. Il y a cet instant où après avoir observé son comportement, j’étudie la situation, je regarde autour de moi pour élaborer ma stratégie. Si la truite s’active, mon plan est plus facile à exécuter et comme dans une partie de « Un, deux, trois… soleil ! », je profite de son inattention pour m’avancer dans sa direction, prête à m’immobiliser dès qu’elle s’arrête. La plus grande difficulté est donc d’aborder un poisson qui ne bouge pas, si bien que je me retrouve souvent à ramper sur le dos et à force, mon pantalon est bien usé aux fesses. Mais quelle satisfaction de réussir à se placer au plus près d’une truite sauvage…

Je ne me lasse pas de ces longs moments de proximité avec ces animaux pourtant si farouches. Il y a même une sorte de familiarité qui s’installe avec les poissons que je retrouve aux mêmes endroits sur les parcours que je pratique très régulièrement. Je les reconnais à leurs habitudes ou quelques signes particuliers et l’inquiétude me gagne lorsque je ne les retrouve pas fidèles à leur poste. Parfois, cela m’indique seulement que les poissons ne sont pas dehors, mais lorsqu’il y a de l’activité et qu’une belle manque à l’appel, j’espère qu’elle a juste déménagé ou rôde pour le moment un peu plus loin. Dans le meilleur des cas, je suis alors forcément ravie de la retrouver plus tard comme si nous avions juste loupé le dernier rendez-vous. D’ailleurs, il m’est aussi arrivé de regarder ma montre pour aller me poster à certains endroits où j’avais préalablement remarqué qu’une grosse truite faisait sa ronde à heure fixe. Bizarrement, moi qui ne suis pas du genre ponctuelle, j’arrive en avance sur ces coups-là. L’attente me paraît alors bien longue, d’autant plus que je n’ai aucune certitude sur la venue de la belle, mais c’est un bonheur de la voir apparaître comme si elle répondait à mon invitation. Je me souviens particulièrement d’une grosse mémère que j’avais croisée par hasard le premier jour sur le coup des huit heures et demie. Avec l’effet de surprise, je n’avais rien pu faire et m’étais seulement contentée de la regarder faire sa boucle. Je retournas donc le lendemain au même endroit avec un peu d’avance et tout le loisir de choisir mon poste de préférence confortable.

Je patientais avec mon gammare posé au fond de l’eau à côté de deux gros blocs entre lesquels la truite était passée la veille. Comme prévu, elle pointa le bout de son énorme nez. Elle semblait effectuer le même circuit. J’étais prête à lui souhaiter la bienvenue en relevant ma nymphe puisqu’elle arrivait entre les rochers, mais malheureusement, je sentis mon fil se tendre parce que le gammare restait bêtement accroché à une pierre du fond. Je fus obligée de regarder s’éloigner ce poisson monstrueux en me maudissant d’être aussi stupide. Je le vis redescendre quelques minutes plus tard par le large, mais après une longue attente, je dus me résoudre à reprendre rendez-vous pour le jour suivant. Le lendemain, j’étais donc à nouveau postée à l’endroit propice et j’avais pris soin cette fois-ci de déposer ma nymphe sur le fond sableux entre les blocs. Il était l’heure et je félicitai à voix basse ma truite pour sa régularité. Elle venait d’apparaître une dizaine de mètres en aval et je me réjouissais de nos retrouvailles. La main tremblante, parce qu’elle était vraiment impressionnante par sa taille et sa tête effrayante, j’attendis le moment opportun pour animer ma nymphe à son arrivée. La truite avançait si lentement que le temps semblait s’être arrêté. Je pus enfin relever mon gammare devant sa gueule, mais ne déclenchai aucune réaction. La zébrée passa son chemin alors que dans un ultime espoir, je faisais sautiller mon imitation sur le fond en espérant agacer la belle et l’inciter à se retourner dessus. La truite l’ignora superbement et je restai toujours sans bouger, le souffle coupé par la majesté de ce poisson- trophée.

Quand elle se fut éloignée, je récupérai ma nymphe et remarquai alors qu’une brindille, un minuscule bout de racine, y était accroché. Cela expliquait donc le désintérêt que mon gammare avait suscité même si, de toute façon, je ne peux affirmer que cette vieille truite se serait laissée prendre au piège. Je suis retournée plusieurs fois à la même heure à notre point de rendez-vous, mais je ne l’y ai jamais revue. Je l’ai croisée une ou deux fois par la suite, mais plus loin… trop loin pour la pêcher. En effet, la technique de l’arbalète présente indéniablement le défaut de ne pouvoir pêcher que des poissons à courte distance et si on se retrouve sur une berge d’où il impossible de fouetter ou d’effectuer un rouler, cela se révèle très frustrant d’être impuissant devant une belle truite trop lointaine. Donc indifférente. A vrai dire, je crois que c’est la technique qui malmène le plus mes nerfs. Parce qu’on y gagne pas souvent et qu’elle est éreintante. C’est pourtant celle que je pratique à outrance, parfois plusieurs jours de suite, parce qu’elle me permet d’être en « tête-à-tête » avec les poissons. A certains moments, fatiguée ou contrariée, je me dis qu’il faut être un peu masochiste pour persister à les traquer de la sorte, mais je me console en pensant que c’est un privilège de pouvoir le faire essentiellement le long de magnifiques rivières. Je remercie le ciel d’avoir la capacité de crapahuter sur les berges, quitte à en baver un peu. Je me motive en supposant que lorsque je serai trop vieille, je regretterai ces moments pénibles à m’aventurer à quatre pattes jusque dans les coulées de castors à travers les roseaux ou à ramper sous les saules. Alors, je profite de ma chance et tant que je le pourrai, je m’efforcerai d’entrer ainsi dans l’intimité des truites. »

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Histoire de peche

 

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