Bonnes feuilles : Guerre et pêche

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Pendant les combats, la vie continue… pour les poissons. Et aussi pour les rares audacieux qui, malgré les dangers de la guerre, n’ont pas hésité à tremper leur ligne dans l’eau, même lorsque le cours de la rivière servait de ligne de front. On a toujours pêché pendant les guerres, qu’elles aient été grandes ou petites. Pêché pour manger, pêché pour survivre, mais aussi par passion, par goût du défi ou de la transgression. Et parfois, le miracle s’est accompli : lorsqu’ils se rencontraient par hasard, les pêcheurs ennemis « oubliaient » de se tirer dessus. C’est ce que racontent Ernest Hemingway, Curzio Malaparte, Pierre Clostermann, Guy de Maupassant et les autres auteurs réunis par Pierre Affre dans cet ouvrage et qui ont en commun d’avoir affronté les affres de la guerre une canne à la main. Alain Barthélemy, dont tous les pêcheurs connaissent et apprécient les mouches, a hérité de deux opuscules à la fois passionnants et émouvants qui sont les livres écrits en captivité par son grand-père, le capitaine Jean Barthélemy. Le capitaine Jean Barthélemy, matricule 12547 MB8, est l’un de ces officiers que la débâcle de 1940 a jetés dans un camp de prisonniers, en l’occurrence l’Oflag XVII A. Le hasard a fait qu’il s’est retrouvé emprisonné avec un autre officier, le capitaine Robert Ravaut, excellent pêcheur, plus tard auteur d’un livre qui marqua son époque, La pêche au lancer en rivière et en mer, paru en 1946 aux éditions Jacques Vautrin.

Pour vaincre l’ennui et la déprime, les deux hommes, excellents pêcheurs dans le civil, se sont mis en devoir de coucher sur deux petits cahiers, l’un consacré à la truite à la cuillère au lancer léger (Robert Ravaut) et l’autre à la pêche au coup et à la pêche des carnassiers (Jean Barthélemy), quelques enseignements et remarques tirés de leur expérience. Le tout, rédigé au crayon d’une petite écriture fine et régulière, donne une idée du caractère méthodique des auteurs. L’intérêt halieutique de ces notes est réel en ce qu’ils font partie des pionniers de la pêche au lancer léger et certaines de leurs remarques n’ont pas pris une ride, même si elles concernent des matériels et des poissons aujourd’hui disparus. De son grand-père, Alain Barthélemy a conservé le souvenir d’un homme froid et un peu distant, mais suffisamment passionné pour transmettre à son petit-fils, qui ne l’accompagna que deux ou trois fois… à la chasse, le virus de la pêche.

Voici un extrait du texte de Jean Barthélemy, consacré à la pêche des carnassiers et à l’influence de la lune. Jean Barthélemy, auquel la guerre avait laissé des cicatrices de blessures au bras et à la jambe, est mort à 86 ans. Ses textes sont un peu son testament de pêcheur.

La pêche des carnassiers

Capitaine Jean Barthélemy – Journal (Oflag XVII A, septembre 1940)

La pêche aux carnassiers du brochet, de la perche, moins attrayante peut-être que celle de la truite, n’en reste pas moins une pêche très intéressante, sportive que l’on pratique précisément à l’époque ou la truite cesse de donner. Il est possible à peu près partout de trouver et de pêcher ces carnassiers qui empoisonnent si souvent les pêcheurs au coup. S’il est admis à juste raison, je crois, que les carnassiers sont indispensables dans les cours d’eau et les étangs pour éliminer les alevins malingres ou trop abondants, il n’en reste pas moins vrai qu’il est souvent nécessaire, indispensable même, d’en réduire le nombre. Il est incontestable qu’en dehors des perturbations qu’ils provoquent sur les coups des pêcheurs de gardons, les carnassiers sont de gros mangeurs de petits, de moyens et même de gros poissons. C’est précisément pour cette raison qu’il convient de les éliminer en partie là où ils se révèlent trop nombreux. En 1934, à Châlons-sur-Marne, ayant pris un brochet de 11 livres présentant un ventre énorme, quelle ne fut pas ma surprise en couvrant l’estomac de ce carnassier d’y trouver une perche de 270 grammes.

La perche, autre carnassier non moins forte que le brochet, exerce également de sérieux ravages parmi la gente alevine. Sur un coup, la perche provoque encore plus de perturbations qu’un brochet, d’abord parce qu’elle chasse plus souvent, ne colle pas au fond et se promène généralement en banc de six, sept, huit et même dix sujets. La perche n’atteint évidemment pas la taille du brochet, une perche de 4 livres est déjà un sujet rare, néanmoins la perche ne doit être laissée qu’en quantité raisonnable si l’on veut ménager l’alevin. Il est incontestable que la chair de la perche est savoureuse, supérieure même à mon avis à celle du brochet et mérite en conséquence d’être recherchée.

Les carnassiers se pêchent :

1er au vif

2e au lancer léger

3e au lancer lourd

Tenue des carnassiers

Si l’on ne veut pas perdre un temps précieux, il faut absolument connaître les tenues des carnassiers.

Comme la truite, les carnassiers ont des tenues préférées, un habitat particulier. Le brochet se tient généralement à l’affût le long des herbiers, des touffes de roseaux, de joncs. On le trouve aussi très souvent le long des buissons, des arbres immergés auprès des tourbillons où les petits poissons sont souvent nombreux, dans les pools (zone un peu en retrait des grands courants). Ces endroits sont d’autant meilleurs qu’ils recèlent de petits herbiers où le fretin vient chaque jour chercher sa nourriture. Vous trouverez le brochet et la perche en étang également. Le brochet, le gros brochet se trouve aussi dans les grands fonds. Il n’est pas rare en effet d’observer de bon matin à proximité de ces grands fonds les chasses de brochets souvent très gros. Un endroit où l’on trouve également du brochet c’est immédiatement en amont ou en aval des barrages. Un autre endroit excellent est la jonction des cours d’eau. Il est bon d’explorer le tour des piliers de pont où l’on trouve de beaux brochets.

Dans les cours d’eau peu profonds, mais très larges, le brochet délaisse les refuges des rives pour se contourner au milieu de la rivière. C’est ainsi que dans l’Allier, aux environs d’Issoire, en août 1937, il m’est arrivé d’attraper des douzaines de brochets qui se tenaient au milieu de la rivière sous 40 centimètres d’eau. En principe, là où il y a des obstacles des refuges d’affût, il y a du brochet. Les tenues de la perche sont un peu différentes de celles du brochet. S’il est certain que la perche aime les refuges, herbiers, obstacles buissons, arbres immergés, elle aime également et surtout les gravières, les rochers, les rebords abrupts, des rives fortement battues par le courant. La perche, moins sédentaire que le brochet, se promène en banc de quatre à douze sujets de tailles diverses, aussi en trouvet- on un peu partout. Il est fréquent de trouver de très grosses perches près des gros rochers ou des piliers de ponts. En un mot, la perche est facile à trouver et même très facile à attraper. Il importe toutefois que le pêcheur de carnassiers soit observateur, qu’il étudie leur activité le matin et le soir, leur façon de chasser soit du large vers les rives, soit des rives vers le large à tel ou tel endroit.

Influence des vents, de la lune et des nuages sur la pêche au coup

Tous les temps soin loin d’être favorables à la pêche au coup. Il existe en effet de nombreux éléments néfastes et perturbateurs qu’il est bon de connaître, car ils empêchent bien sûr le pêcheur au coup de réussir. Parmi les éléments perturbateurs, nous trouvons les vents, la lune, les nuages, le soleil, les mouvements de l’eau, les crues, etc.

a) Le vent, indépendamment de son action mécanique sur la ligne, sur le flotteur qui danse sans cesse du fait des vagues, ligne chassée sur la rive, le vent dans certaines régions a une influence bonne ou mauvaise suivant qu’il vient d’une direction ou d’une autre ; là, les vents du nord sont néfastes, ailleurs, ils sont excellents. Les pêcheurs avertis feront bien de se renseigner auprès des pêcheurs du pays en ce qui concerne les vents favorables ou défavorables.

b) La lune : elle est incontestablement l’élément qui apporte les plus grosses perturbations. On voit souvent au bord de la rivière que le poisson est capricieux, il est tout simplement lunatique. Le poisson, en réalité, est diversement influencé par la lune. Que le pêcheur n’ayant jamais eu la curiosité de se rendre au bord de la rivière par une belle nuit claire de pleine lune y aille une fois : il constatera que la vie du poisson se manifeste bruyamment. Il fait clair, le poisson mange toute la nuit ; allez à la pêche le lendemain, vous attendrez longtemps la première touche, à moins toutefois qu’il ne pleuve. Par une nuit trop noire, nuit de vieille lune, retournez au bord de l’eau ; un silence absolu y règne ; allez à la pêche le lendemain, vous prendrez, oui, en un coup, plus de poisson qu’il vous en faut. Vous trouverez à la page suivante le calendrier du pêcheur, il vaut ce qu’il vaut. Toutefois, l’ayant moi-même expérimenté, je puis vous affirmer qu’il est souvent exact pour toutes les pêches et pour tous les poissons.

c) Les nuages : ils ont également une influence indéniable ; lorsque vous aurez les nuages annonciateurs de pluie, la pêche sera bonne, excellente même. Lorsqu’au contraire, vous aurez des stratus (voiles de Marie), la pêche sera mauvaise. Un ciel sans nuage et le poisson ne mordra guère, il restera caché dans les herbiers à l’abri du soleil.

d) Les pluies : en période de pluie, vous ferez généralement bonne pêche. Toutefois, si l’eau devient trop sale, il n’y a plus d’espoir de succès. Que les eaux se mettent à baisser pour une raison ou une autre, et fi ni également de prendre du poisson. En période de fonte des neiges, vous pouvez rester à la maison. Observez, observez beaucoup, vous trouverez d’autres causes de réussite et d’échec.

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Guerre et pêche

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