Bonnes feuilles : Confidences d’une Truite près d’un pont

C’est un grand livre que nous vous proposons de découvrir aujourd’hui. Un conte philosophique, oeuvre de notre ami Jean-Christian Michel, philosophe, apiculteur, pêcheur et chroniqueur (vous mettez ça dans l’ordre que vous voulez) qui, une fois n’est pas coutume va vous obliger à réfléchir sur votre condition d’homo sapiens aquaticus. Son propos : faire parler une très vieille truite du Verdon qui a tout compris de la vie, de la sienne, de la vôtre et des flots qui bercent nos destins d’homme et de poissons. Un détail, la truite de Jean-Christian Michel est immortelle – comme celles de l’Olympe.

Un pêcheur de Vinon

Lui, c’est François. Il habite rue de l’église. En cette saison, il prend pieds sur la gravière à vingt heures dix. Il habite en face, alors il vient tous les soirs avec son labrador, sa musette et son lancer deux brins. Depuis vingt ans il lance un Rapala CD5 sans se lasser. François est un fidèle. Il aime les vibrations spécifiques à ce modèle. Il lance, il mouline, il mouline, hop, le machin sort de l’eau et il relance. C’est ainsi que se passent ses soirées. Quand le poignet fatigue, que le cerveau patine, il pose canne et musette et grille une Gauloise. Assis sur les galets, il caresse son chien puis il continue à pêcher. Dans les catalogues que connaissent bien les pêcheurs, son leurre fétiche est connu sous le nom de Rainbow trout. Si le chien et le leurre portent le même nom, c’est parce qu’il les aime vraiment. Il aurait pu appeler son labrador Arthur mais il a choisi Rainbow parce que pour un pêcheur au lancer c’est quand même plus parlant. Quand le quadrupède disparaît trop longtemps, François s’inquiète et appelle : « Rainbow ! Rainbow ! » et le chien qui était monté faire un tour sur le parking réapparaît au-dessus de la digue. Il le regarde en inclinant sa tête de bonne bête avant de se remettre à vadrouiller. François est alors en pêche pour une dizaine de lancers… Car une fois l’inventaire des crottes du jour terminé, Rainbow redescend sur la grève et entre dans l’eau. C’est la même histoire depuis sept ans. François lui dit alors : « Raimbow ! Non ! Pas dans l’eau ! » Mais les labradors, ça aime l’eau et il saute dans le bouillon. La pêche est terminée. Il est vingt heures vingt… mais François continue à pêcher et le chien qui le regarde vient se coucher sur les galets. Comme les autres pêcheurs du soir, François dit qu’il est là pour prendre le bon air. Ce n’est pas un frénétique de la canne à pêche, mais pourtant, une fois, il a bien failli me coincer. J’étais dans l’eau blanche, sous l’arche du milieu, à l’endroit où les courants se rejoignent. Je regardais l’eau retournée par la chute. Les volutes de bulles se déliaient autour de moi avec des gestes de danseuse. C’était juste en dessous de la cascade, je ne voyais que du blanc. Posées entre deux blocs, près de moi, il y avait plusieurs perchettes qui se comptaient les rayures avec l’air propre aux membres de cette espèce de toujours faire la gueule à quelqu’un (ces animaux pourraient se faire embaucher à la Poste).

A l’aube, sur la gravière, j’avais fait bombance pour au moins trois jours : une ventrée de gammares tous frais, cueillis du matin et croqués tartare avant que pointe le soleil. Des gammares, il y en a partout. Ces petits crustacés sont mon pain quotidien. Un peu comme si dans les rues de vos villes des pièces de monnaie courraient sur les murs à la place des fourmis et qu’il n’y avait qu’à tendre la main pour les ramasser. Je n’aime pas les perches à cause de leur sans-gêne (je ne parle pas du goût car malgré la cuirasse et les épines ce sont des créatures délicieuses). Elles ont le don de se coller à vous comme les moustiques et vous regardent de travers pendant des heures avec leurs petits yeux méchants. Depuis un moment, elles se faisaient la guerre autour de moi. Elles me prenaient pour une rampe de skate. Moi, je ne demandais rien à personne, je lisais paisiblement mon bouquin – Anthropologie du point de vue pragmatique j’en étais vers la fin – quand une effrontée s’est approchée pour me picorer un gammare contre le bec… Puis une autre s’est mise à lorgner sous ma pectorale : là, c’en était trop ! Je n’ai même pas pris la peine d‘incliner mon gros oeil pour leur signifier de dégager. C’était décidé : « la prochaine qui me touche, je la bouffe ! » Je ne sais pas comment François a fait son coup. Certainement à force de lancer, relancer et lancer encore… Bref, au moment où sa merdouille en plastique a touché l’eau, elle a dû être happée par un siphon et descendre à la verticale, sous l’eau blanche là où aucun leurre qui ne soit lesté d’une enclume ne peut couler. À moins que son poisson en plastique ne se soit accroché dans la mousse de la cascade et que le courant ait noyé le nylon avant que le triple ne se libère seul, emmenant le leurre contre mon nez… Bref, c’est une chose que je ne m’explique toujours pas – chance de cocu –, toujours est-il qu’au moment où j’ai senti une de ces saletés de perchettes picorer un gammare contre mon opercule de bécard, du même geste, j’ai envoyé valdinguer l’anthropologie et je me suis retournée façon Mohamed Ali et sans regarder j’ai balancé un uppercut bec fermé dans le machin pour lui apprendre à vivre et là… Horreur ! Piquée ! J’étais piquée ! Agrafée au-dessus du bec ! J’ai compris aussitôt le concours de circonstances (je ne me serais jamais laissée tromper par un machin aussi grossier) ! Je me suis roulée dans les galets comme un diable, secouant la tête et niant les évidences à la façon d’un homme politique obligé de s’expliquer. Par chance, le machin en plastique a giclé… Ouf ! François n’a rien compris. Son scion a tressauté deux fois comme quand la bavette du leurre ricoche sur les galets, mais, je peux vous dire que j’ai eu chaud. J’en fus quitte pour un pèlerinage à l’aplomb de la colline où les truites viennent pondre. La chapelle nichée dans les chênes verts qui dominent timidement la vallée est appelée Notre-Dame-des-oeufs – toutes les truites connaissent l’endroit, c’est à la fois notre Nativité et notre chemin de Compostelle. Nous y partons en procession une fois l’an. Sur la gravière où nous frayons, une fois que les copines et les copains eurent quitté les lieux, j’ai poussé du bout du museau un beau galet et j’y ai déposé dévotement un bouquet de porte-bois pour remercier… Un exvoto truite, quoi.

Liturgie de la vie

Plouf… Discrète comme un duvet tombé sur le courant, la mouche artificielle a percé la surface. Elle descend lentement, lentement dans le profond où je me tiens. Si la perfection liquide qui me sert de maison change les cailloux en diamants et les brindilles en colliers, elle m’annonce également le passage du leurre de multiples façons. Pourtant, Orion a tendu son piège loin, très loin de mes yeux. Il l’a fait si secrètement que je me demande parfois comment il fait pour savoir où se trouve sa nymphe tant la dérive est interminable… Mais moi, rien qu’à l’oreille, je connais le temps qu’elle va mettre pour apparaître devant mes yeux – peut-être fait-il de même ? – je sais alors qu’il ne faudra pas bouger d’un pouce. Quel drôle de jeu ! Je ne mordrai pas. Je connais le piège. Cent fois, il me l’a fait et il espère toujours… Là… Nous y sommes, je la vois ! Aujourd’hui, il me fait le coup de la pheasant tail : quelle idée originale ! Pour son anniversaire, je lui accorde parfois une attention, mais j’ai passé l’âge de ramasser tous ces pièges à truitelles ! Mais Orion n’apprend rien. À l’espoir démesuré succède une déception immense. Il a la bêtise des amoureux. Mille fois il se coincera les doigts dans la porte et mille fois il les remettra. Son imprévoyance est génétique. Vous dire les rhumes et les migraines que ce pauvre homme a endurés pour se retrouver face à moi dépasse l’entendement. Force de caractère ? Bêtise ? Impossible à démêler : couper l’écheveau serait le plus sage ! Mais laissons-lui encore un peu de temps. Il espérait m’attraper depuis si longtemps qu’il identifiait ma rivière à sa maison. Pauvre fou ! Pour peu, mes nageoires auraient gouverné ses soucis et ma peau servit de toile à sa tente ! Ne pouvait-il pas plutôt reconnaître qu’il avait envie de vivre comme une truite et se perdre dans les courants sans avoir de comptes à rendre ? Mais forcément, comme il n’a pas de nageoires… Le pauvre garçon ne pouvait certainement pas faire autrement que de se tourner vers moi… Mais je ne me sens pas coupable. Puisque c’était si important pour lui, il a bien fallu que j’apparaisse. Ce ne fut ni dans un buisson ni sur le chemin de Damas, mais dans un radier bien clair à la fin du printemps. Pourtant mon épiphanie n’a rien calmé : Orion est devenu insupportable.

Désagréable aux autres et à lui-même, mon ombre dansait en permanence dans les recoins de son regard. Il ne pensait qu’à moi, maigrissait, devenait insistant et sournois. Il fallait que cela cesse. Un matin, sa nymphe comme un papillon de cendres est descendue vers mes lèvres mais je jure que je n’ai pas mordu. Comment cette invisible saleté a pu glisser son dard entre mes dents ? Diable de pêcheur ! Ne pouvais-tu pas plutôt jouer au foot ? La balle damne l’homme, le fait indiscutable, mais franchement, un demeuré de plus ou de moins dans la gibecière de Satan, où serait la différence ? Bref, je me suis encore retrouvée attelée à un fil. Han, han, han… Et cette ficelle comme un carcan qu’il faut maintenant que je tire, non de non, han, han, han ! Orion est aux anges. Il croit frôler les bras de la déesse, il donne du fil. Son souffle retient l’air, l’émotion est palpable, le tempo pathétique. Tendue de son coeur à mon coeur, la ligne vole et fend l’eau et l’air : abîme et ciel liés par le bras d’un homme. Orion trébuche, se vautre, se relève. Quelle bagarre ! L’homme s’accroche à la canne comme s’il ne savait pas qu’il possédera toujours un coup de retard… Ses pas d’ivrogne heurtent les galets comme autant d’entraves à son rêve. Le dénouement est proche. Il n’est plus l’heure de tisser des liens. Il faut liquider. Nous sommes accrochés, mortellement accrochés et ce sabbat à contre-pied emporte vase, algues et roseaux. Quel cirque ! Le géant trébuche, s’enfonce au milieu des iris, se traîne à genoux : un vrai chemin de croix ! La canne brandie incruste un point d’interrogation immense dans le ciel – prière jetée ou anathème ? – elle nous fait loucher tous les deux mais bientôt j’entrevois l’issue ! Encore une passe ou deux… Mes armes sont affûtées ! Je sais qu’il doute et qu’il fait semblant de ne pas douter. Il se vautre encore et encore se relève. Pendable ! Le gilet plein d’eau, des têtards dans les oreilles : misère du pêcheur sans Dieu ! Il me suit en se traînant sur le flanc. Seul le scion courbé ose encore assumer l’illusion. Cette fois, il est touché ! La botte pédale dans la vase. Orion entrevoit la fin mais ne lâche pas. Le fil le retient à la vie tant que la canne est courbée.

Hourra ! La branche est en vue ! Un coup de rein, deux coups de queue… Non ! Trop court ! Cette maudite ficelle synthétique brise mon élan. Nan, nan, nan : je secoue la tête comme un garnement et file plein aval reprendre mon souffle. J’en profite : avant la mise à mort, je veux encore longer la berge et dévisager une dernière fois celui qui me défie. Le temps d’une lente passe, je plonge mon oeil immense dans ses yeux… Pas de chance : Orion porte des lunettes jaunes. Mon dieu qu’il semble idiot ! Mais malgré l’accoutrement ridicule, le visage ne ment pas : les joues tendues et la bouche entrouverte posent lentement dans sa chair le masque des défunts. Salut, juste pêcheur ! Ne perds pas espoir, tu n’y es pour rien ! Han, han, han : deux coups de reins, trois coups de queue, cette fois, je parviens à passer sous la branche ! Le fil s’éraille et la soie se coince : han, han, han, la canne se redresse. Niqué !

La turbine « Francis »

Le directeur de l’usine se nommait Otto Walt et logeait dans la cité radieuse qui touche l’usine. Des cousines l’avaient vu au Verdon, vers Castellane, deux années avant sa prise de fonction. À l’époque, il se promenait en maillot de bain et je crois qu’il était surtout là pour camper avec ses copains dans les « schön Gorges-du-Verdon ». Le lieu avait dû lui plaire (il n’était pas encore l’autoroute à touristes que l’on connaît). L’homme était revenu quelque temps après et cette fois il n’était plus reparti. Lui aussi jouait de la canne à pêche. Oh, pas souvent, mais à la belle saison, il n’était pas le dernier. Il était blond, j’aime beaucoup les blonds car je les repère en premier. En fin d’après-midi leurs cheveux ont quelque chose de magique. Ils dégagent une chaleur comparable aux ailes des éphémères. Au début, Walt était en mission. Il venait tous les ans bidouiller je ne sais quoi sur les turbines, une histoire de soudure pour recharger les pâles, il paraît. Quand je dis turbine, comprenez turbine « Francis ». Ce n’est pas une plaisanterie. Difficile de trouver nom plus stupide pour une moulinette à poissons. Pour une truite, la turbine Francis est le diable des eaux. Ca passe ou ça hache. C’est à cause d’elle que nous avons perdu l’amont. Et pour une truite, vous le savez, l’amont, c’est la vie, la terre des noces, celle des naissances et des morts, celle où même stériles et maigres nous faisons le voyage pour crever. Maintenant, lorsque nous pointons le nez vers l’amont, nous trouvons Francis pour nous dire non. Il faut voir ce que nous voyons. C’est à peine croyable. L’eau devient tueuse et sa violence se fait surnaturelle. Passera, passera pas ? On s’approche, on hésite, le nez presque collé aux pâles on attend. Les muscles s’affolent dans ce courant insensé. Le corps happé comprend le péril, mais les truites sont nées pour remonter. Nous ne pouvons pas avoir peur de l’amont. A-t-on déjà vu une mère tuer l’enfant qu’elle entraîne dans son giron ? Seuils, goulets, cascades, nous pouvons tout passer. Au pire, un grand revers de flanc nous jette à bas ou nous assomme contre un rocher mais il est écrit que nous devons nous y lancer à corps perdu. Alors nous nous lançons. Le coup de rein est apocalyptique. Francis la terreur tourne, grésille et crache. Son mugissement est une roulette russe à poissons. Un barillet à huit coups avec huit balles dedans. Mais il faut jouer. Il fait : « wouiit crêêve wouiit, wouiit crêêve wouiit, wouiit crêêve wouiit… », cela monte comme du dedans. Le béton ensorcelé est hypnotique. Il veut faire entrer notre tête dans sa pierre. Et toujours ce chant : « wouiit ». Les sirènes chantaient de même pour faire perdre tête à Ulysse mais nous, les truites, la turbine nous la fait perdre pour de bon : on y entre truite et on en ressort sushi. Contre elle, il n’existe que les statistiques. Alors nous prenons notre élan et nous nous jetons en serrant les nageoires. Et puis après nous voyons s’il y a encore quelque chose à voir. Les poissons de plus de trente centimètres finissent tous en confettis. Pourtant, un jour, un brochet d’un mètre est parvenu à passer entre les pâles… Personne ne sait comment il a fait son coup. Depuis, on le surnomme Jésus. Il coule des jours heureux en aval à manger nos morceaux.

 

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