Au milieu coulait une rivière (1994-2020 Journal d’un naufragé de la sécheresse)

Le dernier livre de Vincent Lalu revient sur un quart de siècle de dégradation de rivières de France et de gestion folklorique de ceux qui en avaient la responsabilité. En utilisant la seule attitude qui puisse convenir aux situations désespérées : l’humour. Extraits.

 

11 mars 1995.
United Colors of truites de bassines.

C’est plus fort que moi : quand vient le moment de reprendre, canne en main, le chemin de la rivière, je ne peux m’empêcher de me dire que je vais retrouver les poissons que j’ai vus frayer quelques semaines plus tôt. Je ne suis pas le seul à me dire ça. On est même des milliers, harnachés comme pour la croisade, bien déterminés à remonter aux sources de notre passion. Sauf que moi je suis payé pour savoir que c’est pas tout à fait ça. J’étais même avec le chauffeur du camion quand les Danoises sont arrivées.
Je suis de ceux qui préparent le grand jour dont le pêcheur sait bien au fond de lui-même qu’ils sont des grands maîtres experts en génération spontanée. Qu’importe, voici venu le temps du miracle : l’ouverture de la truite, moment béni du notable piscicole, où s’opère la magie du repeuplement annuel de milliers de kilomètres de rivières et ruisseaux.
À l’heure où j’écris ces lignes, des centaines de milliers de truites portions poursuivent leur insouciante stabulation dans les piscicultures de notre beau pays. Demain, elles seront lâchées, quelques granulés en poche, au hasard d’une arche de pont, d’un trou, d’un courant accessible par la route, voire d’un fossé.
Ce qu’elles trouveront alors ne les réjouira pas forcément. Les rivières de France seront souvent pour elles des sortes de Club Méditerranée sans Méditerranée, des eaux peu accueillantes où il leur faudra patienter le temps qu’une mort plus soudaine vienne les délivrer de la lente agonie que leur promet un environnement hostile. Mais qu’importe, le vieux réflexe prédateur assorti d’une solide myopie aura encore une fois fonctionné, lâchant un million huit cent mille pêcheurs (chiffres donnés par les manifestants) équipés comme à la guerre, qui pourront dire : « J’y étais, j’en ai attrapé, et même que j’en ai mangé ».
Et puis on remisera les gaules, les congélateurs pleins, l’esprit déjà ailleurs, occupé à préparer l’ouverture de l’ombre, celle du brochet et de quelque autre encore qui font que notre pays est sur le plan halieutique une manière de grande ouverture par où s’échappent les espoirs toujours plus minces de redonner vie et poissons sauvages à nos rivières d’antan.

 

Découvrez le 1er chapitre de ce livre avec l’épisode de notre Podcast l’Extrait qui lui est consacré.

J’écoute l’épisode.

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