Un poisson, ça bouge énormément !

Les poissons sont des animaux très mobiles : presque toutes les espèces se déplacent, à la recherche notamment des habitats indispensables à leur cycle vital. Essayons de mieux comprendre les raisons de ces comportements migratoires et leurs grandes caractéristiques.

Par Guy Périat et Sylvain Richard

Comme tous les organismes vivant, le poisson doit accomplir différentes fonctions biologiques tout au long de son cycle de vie. Certaines de ces fonctions doivent être réalisées presque quotidiennement, afin de permettre aux
individus de grandir et de se protéger des contraintes du milieu ou d’autres individus : ce sont l’alimentation et le repos.  D’autres sont réalisées moins fréquemment, mais elles s’avèrent cependant tout aussi importantes, car elles concernent des phases critiques de la vie des individus.  Il s’agit de la reproduction, indispensable pour assurer la descendance, ou encore du refuge, lorsque temporairement les conditions de vie deviennent moins favorables.

Des déplacements liés au cycle vital des espèces

Ces différentes phases biologiques nécessitent des caractéristiques hydrauliques et morphologiques du cours d’eau particulières pour être accomplies, propres à chaque espèce voire à chaque stade de développement. La réalisation du cycle vital des organismes requiert donc la présence d’une diversité d’habitats aquatiques. Corollairement, ces habitats quotidiens ou critiques pouvant se trouver plus ou moins éloignés les uns des autres, les espèces doivent nécessairement se déplacer pour y accéder. Plusieurs types de déplacements peuvent être distingués, en faisant référence à des comportements différents. Lorsque les déplacements sont courants et concernent les phases quotidiennes des individus, on parle alors de mouvements. Quand ces déplacements correspondent à des mouvements d’individus en nombre vers leurs habitats critiques, alors ce sont plutôt des migrations. Enfin, on parlera de dispersion lorsque les déplacements concernent des individus qui vont quitter leur population initiale pour coloniser d’autres tronçons de cours d’eau ou bassins versants. Ce sont principalement les phénomènes de migration et de dispersion qui vont nécessiter les déplacements les plus importants, non seulement en distance parcourue mais également en nombre d’individus concernés.


Des besoins migratoires différents en fonction des espèces

En fonction des espèces, qui présentent des cycles de vie différents, les besoins migratoires apparaissent très variables. En règle générale, plus une espèce est liée à un ou des habitats particuliers pour accomplir une fonction biologique, par exemple pour se reproduire, et plus elle peut être amenée à effectuer de grandes migrations pour trouver cet habitat. Chez les poissons, on distingue couramment deux grandes catégories de migrateurs.
La première concerne les migrateurs dits amphihalins, c’est-à-dire devant impérativement changer de milieu pour accomplir leur cycle de vie, en passant alternativement du milieu marin au milieu continental. Cette particularité entraîne pour ces espèces un déterminisme biologique lié aux migrations très fort : si elles ne peuvent effectuer leurs déplacements, alors bien souvent les espèces disparaîssent car elles peuvent difficilement compenser l’absence d’un habitat critique par un autre.Certaines espèces amphihalines sont dites potamotoques, ce qui signifie qu’elles se reproduisent en eau douce dans les cours d’eau et vont grandir en eau salée dans la mer ou l’océan. Ce sont par exemple les salmonidés migrateurs tels le saumon ou la truite de mer, les aloses, les lamproies, mais également l’esturgeon européen et même le petit éperlan. Inversement, les espèces thalassotoques se reproduisent en mer et viennent grossir dans les cours d’eau. On compte dans ce groupe les mulets, le flet ou encore l’anguille européenne.
La seconde catégorie concerne les poissons accomplissant l’ensemble de leur cycle biologique au sein des cours d’eau, appelés migrateurs holobiotiques. Si les distances  parcourues sont plus modestes, le déterminisme lié aux déplacements peut être fort également pour certaines espèces. C’est notamment le cas de la truite ou de l’ombre commun, pour lesquels de nombreuses études ont mis en évidence l’importance des flux migratoires en période de reproduction, que ce soit en nombre d’individus migrants ou en distances parcourues pouvant atteindre plusieurs kilomètres. Mais les déplacements liés à la reproduction ou à la recherche de nourriture peuvent également être  significatifs et approcher plusieurs kilomètres voire dizaines de kilomètres pour des espèces comme le barbeau fluviatile, la vandoise, le sandre ou encore le  brochet.

Des migrations vers l’amont, vers l’aval et vers les annexes latérales

Le type de déplacement le plus connu est celui effectué de l’aval vers l’amont, appelé montaison. Il permet aux espèces migratrices d’atteindre des habitats de reproduction ou de grossissement situés plus en amont dans les bassins versants. Tout le monde a en tête les images des milliers de saumons du Pacifique remontant les fleuves d’Amérique du nord vers leurs frayères de prédilection. Dans nos contrées, si l’on est aujourd’hui très loin de ces déplacements de masse pour les salmonidés migrateurs, des migrations importantes peuvent cependant être observées certaines années pour des espèces comme les aloses.
D’importants déplacements se font également de l’amont vers l’aval. C’est le comportement de dévalaison. Moins connue, la dévalaison n’en est pas moins fondamentale pour le cycle de vie de la plupart des espèces. En effet, les individus adultes qui remontent le cours d’eau pour la reproduction doivent pouvoir retourner sans encombre vers les habitats de grossissement qui leurs sont nécessaires le restant de l’année. Et les juvéniles nés sur les frayères, après avoir atteint une taille respectable, sont bien souvent obligés de quitter les secteurs amont de reproduction et de dévaler pour accéder aux portions plus aval des cours d’eau, et coloniser ainsi des secteurs présentant des habitats de grossissement intéressants.
Les espèces peuvent également avoir un comportement de dévalaison lié à la reproduction. C’est le cas de certaines populations de barbeaux, colonisant des cours d’eau froids dans lesquels les géniteurs dévalent pour rechercher une température de l’eau optimale sur les frayères ; et bien sûr de l’anguille qui, en automne, à la faveur des coups d’eau, regagne l’aval des fleuves puis le domaine maritime pour entamer une longue migration vers les frayères de la mer des Sargasses.
Une troisième dimension peut être observée pour les déplacements des espèces : elle concerne l’accès à des habitats situés dans le lit majeur des cours d’eau. On pense bien sûr tout de suite au brochet, qui pour se reproduire est dépendant des débordements lors des crues qui connectent et ennoient les prairies rases et les dépressions des bords de cours d’eau. La lote également, poisson discret s’il en est, va gagner les bras morts et les annexes latérales à la saison froide pour s’y reproduire. Ces annexes latérales constituent également des habitats de refuge de grande qualité, lors des crues, quand la plupart des poissons viennent s’y abriter, mais aussi en période d’étiage estival ou hivernal, en raison de leurs connexions avec la nappe d’accompagnement qui leur confère un régime thermique tamponné, frais en été et tempéré en hiver.

Quand les poissons ne peuvent plus migrer…

L’édification de nombreux seuils et barrages sur les cours d’eau a depuis longtemps modifié plus ou moins profondément ces équilibres, en limitant ou en interdisant l’accès aux habitats clés du développement de certaines espèces. Les conséquences ont été majeures pour les grands migrateurs, qui ont ainsi vu leurs aires de répartition et leur abondance se réduire drastiquement au cours du XXème siècle.
Ce constat déjà ancien est à l’origine de toute l’ingénierie développée depuis plusieurs décennies en matière de dispositifs de franchissement, que ce soit pour la montaison ou pour la dévalaison des espèces. Même s’ils sont dans bien des cas indispensables, il faut bien avoir à l’esprit que la mise en place de tels dispositifs ne constitue pas une solution idéale de restauration, mais bien une mesure de réduction d’un impact. En effet, aussi high tech que peut être un dispositif, celui-ci aura toujours une certaine sélectivité vis-à-vis des poissons migrateurs et son fonctionnement devra être contrôlé rigoureusement et fréquemment pour être garanti au fil du temps.
Ainsi, sur les secteurs aux enjeux de libre circulation significatifs, la mise en place de dispositifs de franchissement doit être réservée aux seuls ouvrages que l’on ne peut pas supprimer, avec un usage économique, patrimonial ou lié à la sécurité publique, réel. Dans les autres cas, il est important de privilégier la destruction du seuil : c’est le seul moyen de régler définitivement les problèmes de libre circulation tout en restaurant pleinement les équilibres morphologiques altérés par l’ouvrage, de manière à redonner au cours d’eau sa capacité à façonner localement les habitats aquatiques nécessaires aux espèces.

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