La truite métaphysique par Jean-Christian Michel

« Chaque homme, à quelque période de sa vie, a eu la même soif d’Océan que moi. » Herman Melville, Moby Dick.

Attention, pêcheurs, je préfère vous prévenir : les réflexions qui suivent cassent les barreaux de chaise. Alors restez debout et cramponnez-vous bien si vous ne voulez pas vous retrouver assis sur une partie de votre anatomie un peu plus basse que votre conscience ! Un matelot du capitaine Achab a survécu au naufrage et s’est mis à la pêche des grosses truites. Il nous dit tout : écoutez. Moby trout.

Quand mon âme n’est plus qu’un dégoulinant novembre et qu’aucun autre sentiment ne me rattache à la terre que l’ennui et le dégoût du quotidien, je n’ai ni ami ni patrie et je pense seulement à une grosse truite qui rôde dans les profonds. Moi, Ishmaël, je vous le dis : la pêche à la nymphe vaut bien la chasse à la baleine ! C’est une vérité qui m’a été communiquée par ce vieux fou d’Achab. Quatre années durant, nous avons navigué ensemble. Je m’étais embarqué autour du monde pour tromper l’ennui et voir du pays et je me suis retrouvé finalement encore plus seul. De toutes ces errances, il ne me reste que mes rides et un face-à-face avec une bête métaphysique qui se dérobe toujours devant moi… A bien y réfléchir, j’ai peur qu’elle et moi ne fassions qu’un.
C’est après un vilain naufrage que s’est réalisée ma conversion. Je buvais des pintes à l’auberge du « Jet de la baleine » avec une bande de harponneurs rescapés quand je suis tombé nez à nez avec ce vieux mangeur de porridge d’Eugen Skue. Le brave homme m’a fait voir ses nymphes et il m’a expliqué sa pêche. J’ai trouvé ça joli et finalement pas bien différent d’un bon coup de harpon… Je me suis donc mis à monter des mouches et à tisser du catgut. Depuis, je cherche une truite si grande que son corps dépasse les limites du monde. Mais comment pourriez-vous me comprendre ! Pour tout le monde, une truite, ce n’est qu’un morceau de viande, non ? Pourquoi alors faire comme si le monde entier dépendait de son existence ? Comme vous, braves gens, j’ai toujours posé un regard un peu ennuyé sur ces chasseurs d’absolu qui en cherchant La bête ne comprennent pas que c’est leur propre image qu’ils pourchassent… Je croyais que le malheur avait rendu fou le capitaine Achab et qu’il n’était qu’un de ces êtres « passionnés » au sens que les penseurs classiques donnaient à ce terme : déraisonnable. Je l’ai cru jusqu’à ce que je m’aperçoive que tout ce qui l’animait vivait également en moi, homme paisible et serein.
Pendant un moment cela m’a donné des sueurs froides. Je me tenais à l’écart des autres hommes ; bizarre, ombrageux, solitaire. Les noms d’oiseaux me venaient comme les amis aux puissants. Mais peu à peu je me suis aperçu que leurs messes et leurs sabbats ne m’inspiraient plus rien… Et j’ai commencé à me dire que ce n’était peut-être pas moi qui avais tort. Bref, c’est depuis ce moment que j’ai décidé de pêcher pour le salut de mon âme.
Cette quête est à mes yeux ce qu’il y a de plus honnête. Je ne crois pas pour autant que la bête soit un exutoire à l’ennui et à l’horreur de notre condition. Au contraire, au corps prés, nos vies sont les mêmes. Le poisson nous place devant un miroir. La pêche n’est pas un divertissement… C’est peut-être même la chose la plus sérieuse au monde ! Et puis je les aime bien, moi, toutes ces bestioles à nageoires ! Ce n’est certainement pas de la haine qui m’anime. Cela ressemble plutôt à un étrange jeu où l’amour et la mort se frôlent… En tout cas, avec ma truite, c’est toujours la même chose : quand son pauvre corps physique est entre mes mains, rien n’est terminé. Au-dessus de mes épaules, un trait de mélancolie barre alors le ciel. Pauvre de moi, le poisson n’est qu’un poisson ! Ce n’est pas lui que je cherchais… Je visais l’infini et je n’ai capturé que du fini. Parfois, je préférerais qu’il se soit décroché. Quelque chose me pousse à le laisser repartir et à fuir avec lui au-delà des limites du monde.
Pour Achab, cela ne pouvait que mal se passer. Il a voulu tuer l’animal et c’est l’animal qui l’a tué. Est-ce qu’on peut tuer un reflet ? Moby Dick était aussi bien le mal qui broie les êtres innocents que la mâchoire du Tout-Puissant destinée à punir les pêcheurs… Tremblez, disciples de Saint-Pierre, cet horizon est notre horizon… Voilà toute la condition humaine ! Au début, je croyais que la recherche de la grande baleine blanche était une vengeance. Mais à y regarder de plus près, la vengeance n’était qu’un prétexte pour nommer une rencontre inévitable. Qui sait… peut-être que ce vieux fou d’Achab aimait Moby Dick comme cette partie impossible de soi à laquelle on ne peut s’unir qu’en quittant la vie ! Dans quelques années et dans le même registre, mon pote Ernest écrira un beau livre où l’amour et la mort feront bon ménage. Il placera les mots suivants dans la bouche d’un pêcheur encordé à un marlin (qui passera à la postérité sous le nom d’espadon…) : « allez, vas-y, tue-moi, ça m’est égal lequel de nous deux tue l’autre » puis dans un éclair vital, le pêcheur éreinté se ressaisira : « qu’est-ce que je raconte… voilà que je déraille, il faut garder la tête froide… Garde la tête froide et endure ton mal comme un homme… ou comme un poisson ». OK, le fait de se faire consommer une jambe par un cachalot ne plaide pas en faveur de l’amitié homme/animal… Tenez, je peux le comprendre, moi c’est un bécard de dix livres qui m’a bouffé une cuissarde. La botte, je m’en fous. La jambe qui était dedans, également (sa perte devait être consommée depuis longtemps car je n’ai ressenti aucune douleur lorsque la truite me l’a emportée). Ce qui me manque le plus c’est cette grande truite qui s’est retirée sous les reflets sans me laisser le temps de la toucher.
Je ne sais pas si c’est le bécard qui m’a rendu boiteux ou si notre combat n’a été qu’un équilibre passager pour rattraper une boiterie originelle. Depuis, je vis dans un étrange dédoublement. Je ne sais jamais lequel de nous est ferré. Parfois j’ai l’impression que ma vie dépend de ce fil qui nous relie et plus il est à la limite de la rupture, plus je me sens exister. Empathie sadomasochiste Docteur ? Peut-être ! Mais moi, j’ai une autre opinion et c’est ma façon de comprendre notre condition sur cette bonne vieille terre : savoir qu’on va être broyé mais ne rien lâcher et le temps d’un éclair trouver quand même que ce qu’on fait est beau… On a le droit de juger cela dérisoire, mais moi, j’y vois une certaine noblesse.
Pourtant, quand on regarde autour de soi, tout semble fait pour esquiver ce genre d’évidence. Il y a tellement de façons de s’occuper du salut de son âme… il y en a tellement que même ce mot est passé de mode ! Certains emploient une vie entière à aider leur prochain. D’autres déploient intelligence et ruse à l’exploiter… et curieusement, ils en retirent la même satisfaction et la même considération ! Mais, moi, Ishmaël, j’ai levé l’ancre depuis longtemps, je ne navigue plus dans leurs parages. Les sentiments des hommes et des femmes ne me touchent plus. Ils passent autour de moi comme l’eau des rivières et moi, je me tiens debout au milieu de tous ces courants et je pêche à travers. Je me moque de leurs futilités, car je sais ce qu’ils ne savent pas : je sais que de l’autre côté des reflets, il y a une grande truite blanche et que nous passons une vie à l’affronter.
J’ai suivi cette bête aux quatre coins du monde et partout s’est imposée à moi une même évidence en même temps qu’elle refusait de se laisser capturer : cette truite est l’origine du monde. Oh ! Je sais encore une fois que ces paroles vous seront inaudibles car ce terme ne renvoie plus pour personne à la joie tragique d’exister, mais de grâce, écoutez-moi quand même encore un peu ! Que cet animal manifeste le souffle de Dieu ou du Diable, se frotter à lui est toujours quelque chose de démiurgique. Face à lui, on se dresse face à l’insurmontable. On atteint les fondations du monde et pour le rendre habitable, la seule solution est de pêcher. Quand on voit apparaître la bête, c’est tout ce qui apparaît qui vacille. Achab s’est trompé. Il croyait se mesurer à un animal ou peut-être à Dieu en personne, il voulait Moby Dick, mais moi, Ishmaël, aujourd’hui, j’ai compris sa méprise. A la pêche, ce qu’on veut, ce n’est pas attraper un animal pour se poser en vainqueur (Il faut laisser cela aux comptables) : la pêche est une célébration de la joie simple et tragique d’exister. Rien de plus. Au bord de l’eau, la truite n’est plus un poisson et le pêcheur n’est plus un homme. Le pêcheur et le poisson partagent la même condition. Leur combat atteste une étrange unité. Avez-vous remarqué à quel point le monde entier disparaît quand apparaît le poisson et comme il réapparaît soudain plus beau après une capture ou lorsqu’on rentre chez soi ? Mais sait-on encore ce que veut dire « être chez soi » ? En cherchant la truite, j’habite le monde qui va avec les valeurs qui rendent la vie de cet animal possible. Nous avons un être commun. Vous connaissiez les pêcheurs de lune… et bien pour moi, c’est le monde entier qui est suspendu à mon hameçon ! Et si ce vieux pisse moutarde d’Emmanuel Kant venait me taper sur l’épaule en criant au paralogisme et en me disant comme il le fait dans son anthropologie que les pêcheurs sont des êtres passionnés et qu’ils ne savent pas hiérarchiser leurs tendances à des fins rationnelles, je lui dirais de s’assoir sur sa métaphysique de fonctionnaire et qu’à force de hiérarchiser les passions à des fins rationnelles, c’est la chair du monde et la joie d’exister qu’on a fait sombrer. Moi, Ishmaël, je vous le dis : la pêche nous place au cœur d’une intuition essentielle.
Vous ne me comprenez toujours pas ? Peu importe, demain j’irai quand même à la pêche. Nous sommes en 1870… Cela me laisse encore un peu de temps ! Un jour viendra où les rivières ne seront plus qu’un flot de poison humain, de merde, où les seules truites bonnes à pêcher seront des truites de poubelles. Je n’aimerais pas être dans les chaussettes des pêcheurs qui viennent… Mais n’ayez aucun regret pour moi, Ishmaël, le baleinier nympheur initié aux secrets de l’existence : je ne serai plus de ce monde depuis longtemps ! Qui voudrait être d’un tel monde ? En attendant, laissez-moi vivre ! Des plaines noyées de soleil jusqu’aux confins des déserts de neige, j’ai traversé le monde avec pour seuls ports les lieux hantés par la présence de ma truite, et mes amitiés furent marquées par sa bonne étoile et liées aux valeurs et aux hommes qui entourent sa vie. Ces errances ne m’ont pas mené à rien. Ma quête s’achève dans un désir encore plus vaste. Par elle, le monde est ouvert. Pêcher est ma façon d’être. Vous voulez encore une confidence ? Allez, tendez l’oreille, au moins vous n’aurez pas fait la connaissance d’Ishmaël pour rien ! En fait, ce que je crois, c’est que le monde entier est un poisson. Ou mieux : le monde entier est une grande truite blanche… et nous vivons dans son ventre.
Au creux de la terre et sous la voûte du ciel, le monde entier nous tient dans sa mâchoire. Il fait ce qu’il peut pour ne pas serrer trop fort… Vous connaissez peut-être l’histoire de Jonas, ce gros froussard qui se retrouve dans le ventre d’une baleine de l’Ancien Testament pour avoir tourné le dos à la parole divine… Moi, le poisson ne m’a pas recraché sur la grève au bout de trois jours… Deux mille ans plus tard, je vis toujours dans son ventre et je n’ai pas trouvé d’issue… Mais ce que je crois savoir, c’est que si le monde nous mange, ce n’est pas une raison pour maudire la vie ! La fin du combat fait peu de doute mais il ne faut pas renoncer à imposer des valeurs qui l’embellissent et le rendent habitable.
Le combat avec le poisson est une reprise de ce drame originel. Seulement, un de ces quatre matins, ce n’est plus la main de dieu qui viendra pour nous punir ou nous sauver… le monde s’en chargera seul. Nous avons le monde que nous méritons. La plus grande punition, c’est qu’un jour peut-être, dans une société qui aura confondu confort et nécessité, la grande truite refusera définitivement de paraître et de donner sens à nos ennuis.
Moi, quand je la relâche ou que je vois sa mort étalée sur ma table, je me vois et je crois qu’il n’y a là rien de morbide. Je vois deux créatures éphémères. Je pense alors à ces tableaux que l’on nommait Vanité à l’âge classique et qui nous sont devenus presque impossibles à regarder… Là où nous éprouvons un sentiment de malaise au point de détourner le regard, des hommes plus clairvoyants apercevraient peut-être une célébration de leur temps de vie et de la joie simple d’exister… Moi, même quand ma bête n’est pas visible, je sais qu’elle est là. Le monde entier est le catalyseur de son apparition. Je sens sa présence de partout. Dans les veines des courants, derrière les feuillages, dans la voix d’un ami. Il me suffit de savoir qu’elle existe pour être paisible. Parfois tout se précipite, et elle apparaît. Il n’y a alors plus rien que notre monde commun et nous vivons dans un vrai rêve de chair. Elle devient le paysage. Une vallée immense de galets et d’herbes sèches, peut-être en Nouvelle-Zélande. Un pont et un miroir en Franche-Comté, avant le siècle de la Loue poubelle. Des forêts de conifères et l’eau cuivrée des tourbières près du cercle polaire. La terre qui rampe sous le ciel, pampa d’Argentine et terre de feu. Mille vies d’hommes suspendues au désir de la truite. Milles maisons où sa présence amie se fait sentir. Mille ans pour être heureux. Je pêche une truite métaphysique.

Epilogue :
Quand j’ai parlé avec Skue de ces idées, quelques années plus tard, il a eu l’air bien embêté pour moi.
– « Well, Ishmaël,… », me dit-il en se grattant le menton avec la virole de sa canne, … « vous n’avez pas eu la vie facile ces derniers temps… mais au fond, je sais que vous êtes un gentil garçon. Aussi, je vais être franc avec vous : je pense que cela doit pouvoir se soigner. Connaissez-vous le docteur Frud ? Non ? C’est un tort. De nos jours, la science peut quelque chose pour les agités du cornet… Elle peut vous rendre plus doux. Vous devriez aller voir cet homme, il a fait des merveilles avec sa boniche simplement en la couchant sur un divan et en la faisant parler. »
– « Oh non, vous ne voyez rien, Ishmaël ! Allez le voir. En outre, pour financer sa petite industrie naissante, le brave homme produit le meilleur catgut de toute la ville. »
– « Ah… » Je me suis rendu à l’adresse indiquée. Une grosse dame m’a accueilli comme un quartier de viande :
– « Bonjour Madame, je souhaiterai rencontrer le docteur Frud… »
– « Z’est à l’étage… » Et elle s’est mise à gueuler dans la cage d’escalier en levant la tête : « Zigmud, encore un sinsin pour vous ! »
– « Merci, merci, merci… », dis-je en rasant les murs. En fait, le gars était gentil. Je n’ai pas voulu m’allonger sur son divan mais il m’a fait parler pendant trois plombes et, à la fin, il m’a dit :
– « Bon, votre histoire est claire comme une tripe de chat : z’êtes un pervers, M’sieur ! » Vous vous rendez compte ! Moi, un pervers ? Moi, un pervers ! Vous verrez qu’un jour on filera des diplômes aux gens comme ça !
– « Ou bien peut-être qu’il s’agit d’une maladie mortelle… », se ravisa-t-il, à demi-songeur.
Pas le temps de le questionner sur mon mal : la grosse dame est entrée comme une furie pour balancer aux pieds du bon docteur une marmite de longues nouilles transparentes et fumantes enveloppées par une odeur comme venue de l’au-delà. Elle hurla :
– « Zigmud, z’est inzupportable ! Vous s’avez encore fait bouillir de la tripe de za dans ma cocotte ! Madame Nina zerze za minette de partout… Ze vous prévient que zi zezi lui appartient, il va y avoir un gros, gros sorage entre nous ! » Le bon docteur s’est jeté aux pieds de sa gretchen en implorant pardon et en jurant que ce n’était pas lui qui avait mis la main sur le chat femelle de sa logeuse et qu’il ne le referait plus… Puis il se mit à quatre pattes pour ramasser le précieux catgut à pleines mains. Moi, vous pensez bien que je ne savais plus où me mettre. Mais il fallait pourtant que j’affronte ma vérité :
– « quelle est la maladie mortelle dont je souffre, Docteur ? » Zigmud, toujours dans la même posture, leva vers moi un œil courroucé :
– « …la Vie, Ducon ! » J’ai refermé la porte et j’ai laissé le vieil homme avec ses tripes, sa baleine et je suis parti dans le bon air du grand midi.

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