Nymphe : la pêche à vue au soleil…

Le printemps est derrière nous. Les truites ont appris, comme chaque année, à ne pas se jeter sur la première pheasant tail venue. La pêche estivale pousse le pêcheur à la nymphe à vue à se méfier de tout, y compris de son ombre.
Reflets d’un fil posé sur l’eau, reflets de la canne, impact de la soie, brillance des hameçons, tout doit être pris en compte si l’on veut espérer prendre autre chose que des poissons juvéniles que le temps n’a pas encore transformés en tour de contrôle. Voici ce qu’il faut savoir pour mieux aborder cette pêche très difficile mais toujours passionnante.

Par Jean-Christian Michel

Les pêcheurs en nymphe à vue sont des êtres compliqués. Ils pestent contre le ciel gris et les nuages qui durant tout le printemps les empêchent de discerner correctement le fond de la rivière, ils espèrent un petit rayon de soleil pour les aider à lever partiellement le voile sur les secrets du fond de l’eau et voilà que l’été venu, ils considèrent alors qu’il y a trop de lumière ! Ombres, reflets, silhouette qui se découpe en pleine lumière, les salmonidés nous voient venir de loin. Apprenons à jouer avec l’ombre et la lumière pour que ce ne soit pas les poissons qui se jouent de nous !


L’ombre et la lumière

Quand elles ne sont pas dérangées quotidiennement, les truites ne sont pas aussi lucifuges qu’on pourrait le croire. Les truites ne recherchent pas l’ombre pour elle-même mais parce qu’elle constitue un abri. Sous un rocher, sous un arbre, sous l’eau blanche d’un courant, ce qui importe c’est de ne pas être vues des prédateurs, qu’ils soient hérons, pêcheurs ou cormorans.
Leur mimétisme permet de s’accommoder aussi bien de l’ombre que de la lumière. Blanches en pleine eau ou zébrées au-dessus des fonds de galets ; noires quand elles tiennent l’ombre ou jaunes lorsqu’elles reposent sur un lit de sable, le mimétisme constitue l’habit de bon sens avec lequel s’habillent les truites ! Si les poissons s’accommodent de l’ombre et de la lumière, les pêcheurs, eux, ont plus de problèmes lorsqu’il s’agit de ne pas se faire voir : le soleil qui nous éclaire généreusement nous rend aussi discernable qu’un tableau bien éclairé dans une vitrine. Nos gestes et notre silhouette projettent alors des ombres qui balaient le fond de la rivière sans que l’on ne s’en rende compte.
Ombre du pêcheur, ombre de la canne, de la soie mais aussi du bas de ligne et des branches que l’on secoue involontairement en se déplaçant sur la berge… auxquels il convient d’ajouter les reflets de tout ce qui brille ! La meilleure nymphe ajoutée à la meilleure présentation effacent rarement les indices qui ont trahi notre présence.

Le plein soleil

L’acuité visuelle d’une truite qui regarde à travers la surface est bien meilleure qu’on ne l’imagine : on pense volontiers que la surface de la rivière sépare radicalement le monde de l’air de celui de l’eau, mais c’est une erreur car c’est bien du même monde qu’il s’agit ! Dans de bonnes conditions de luminosité, les truites nous voient aussi bien que ce que nous les voyons. Je crois même que parfois elles en rigolent intérieurement. Une truitelle est capable de s’envoyer en l’air cinquante centimètres au-dessus de la surface pour saisir au vol un éphémère. Imaginez donc comment elles doivent voir un balourd de soixante – dix kilos ou plus qui fouette comme un pauvre diable ! Les poissons nous repèrent plus par nos mouvements que par notre silhouette, mais il ne faudrait pas croire que l’immobilité puisse suffire à nous rendre invisibles.
Quand après deux ou trois mauvaises dérives leur attention s’est fixée sur vous, il ne sert plus à rien de se changer en statue de cire, ils n’ouvriront plus la gueule ! Un des parcours que je fréquente régulièrement est longé par une promenade très prisée par des joggeurs, promeneurs, jeteurs de pain aux canards et autres jeteurs de jeteurs de pain aux canards. Il ne doit pas se passer cinq minutes sans que quelqu’un ne circule à moins d’une longueur de bas de ligne des truites les plus proches du bord, mais celles-ci restent imperturbables malgré l’affluence.
Par contre, si vous avez le mauvais réflexe de bloquer net votre progression le long de la rive dans l’attitude du pointer à l’arrêt, alors malheur à vous ! Polarisantes, casquette et fleuret de carbone deviennent autant d’indice que les truites savent interpréter, et quand elles restent stoïques, c’est peut-être pire que si elles avaient pris la fuite ! Nos amies mouchetées voient terriblement clair. Le bon réflexe consiste alors à continuer à marcher naturellement en sifflotant… et de revenir à quatre pattes ! La pleine lumière accentue les contrastes et une tenue de camouflage n’est pas d’un grand secours !

Les reflets

Effets direct de la pleine lumière, toute surface lisse peut renvoyer un éclat. J’ai toujours été étonné de constater à quel point tout peut briller ou luire dans un équipement de pêcheur à la mouche. Cela va du coupe fil au bouton enrouleur en passant par la montre, les anneaux, le blank de la canne et même le fil. Selon l’angle du soleil, tout est susceptible de briller et si les meilleures peintures mates réduisent ce défaut, elles ne le suppriment pas totalement ! Regardez un confrère fouetter à cent mètres de vous. Vous ne percevrez pas l’épaisseur de sa canne, mais en revanche vous verrez les reflets renvoyés par les anneaux et le blank. Cela peut devenir pathétique : être vu à cent mètres et croire que la fario qui se tient à un jet de bas de ligne ne nous voit pas ! Nous sommes tellement émerveillés devant l’apparition d’un poisson et entraînés par notre geste que nous en perdons toute retenue. Apprenons à prendre un peu de recul et à nous dédoubler pour nous regarder comme de l’extérieur. Souvent ce petit temps d’arrêt avant l’action peut éviter bien des maladresses.
Quand on a fait fuir la seule truite de la journée avant d’avoir pu lancer, ce goût pour la réflexion devient une seconde nature ! Le plus surprenant est que même les cannes les plus mates renvoient des reflets, et ne parlons pas des modèles vernis ! Plutôt que de sortir tous les ans des modèles de canne à mouches dotées d’actions révolutionnaires (jusqu’à la collection suivante !) nos fabricants préférés ne pourraient-ils pas commencer par produire des modèles VRAIMENT mats ? En attendant, je vous conseille de fouetter à l’ombre ! Après le plein soleil et les reflets, c’est à l’ombre qu’il faut être particulièrement attentif en été.
L’ombre est à la fois une alliée et une ennemie selon qu’elle nous aide à nous cacher ou qu’elle trahit notre présence. Bien évidemment, on essaiera de se tenir à l’ombre chaque fois que c’est possible, et pour une fois, en été, confort et efficacité se rejoindront. Quand ce n’est pas le cas et que l’on est contraint de se tenir enplein soleil, il faudra porter une attention toute particulière aux ombres que nous projetons au fond de l’eau en nous déplaçant, qu’il s’agisse de l’ombre de notre silhouette ou bien de celle de notre canne. Une fois de plus, il ne faut pas voir que le poisson au fond de l’eau, mais plutôt tout l’environnement que nous modifions lorsque nous sommes en action de pêche. Pour cela, la lenteur et la patience sont les meilleurs alliés.
Un détail que l’on soupçonne rarement consiste dans l’ombre qu’une pointe en dix centièmes peut projeter sur les galets d’une gravière. Les longues pointes, les posés détendus et l’emploi de nymphes non-lestées ne permettent pas toujours au nylon de s’immerger rapidement, même si l’on a pris soin de le dégraisser correctement au préalable.
Pour qu’il disparaisse sous l’eau, il est alors nécessaire que le poids de la nymphe l’entraîne peu à peu, mais il n’est pas rare que la moitié de la pointe reliée au porte-pointe reste comme engluée à la surface sans pouvoir la percer. Ce modeste dix centièmes projette alors une ombre énorme au fond de la rivière. Sous un mètre d’eau le trait d’ombre qui balaie les galets mesure plusieurs centimètres.
Les truites n’ont qu’à le suivre pour savoir où se trouve la mouche qu’elles doivent refuser ! Si sur un fond de rivière sombre et semé de galets ce n’est pas un drame, en revanche, dans une eau cristalline au fond sableux ou sur ces dalles uniformes mises à nu par le blocage « durable » des galets dans les barrages voués à l’hydroélectricité, l’ombre de la pointe du bas de ligne devient aussi visible que celle de la canne.
Dans ce cas, il peut être judicieux de changer sa façon d’aborder le poisson en choisissant la rive la plus propice.
Ainsi, on ne supprime jamais l’ombre mais on parvient à la tenir à l’écart du poisson et à éviter qu’elle ne le couvre.
Détail qui dans certains cas peut suffire à conserver l’effet de surprise d’une nymphe… au lieu de l’annoncer ! Lorsqu’on réfléchit à la manière d’atténuer l’ombre du bas de ligne, on pourrait s’attendre à ce que les fils en fluorocarbone soient décisifs. Les photos parlent d’elles-mêmes. Les fluorocarbone sont vendus pour être invisibles dans l’eau, en revanche ils ne le sont pas plus que les nylons lorsqu’ils sont englués dans la pellicule de la surface ! Ils coulent effectivement mieux qu’un nylon, mais seulement lorsqu’ils sont parvenus à passer cette première barrière ! L’argument commercial d’un indice de réfraction proche de celui de l’eau n’est d’aucune pertinence lorsque le fil est posé à la surface.
Bien évidemment il est utile de dégraisser au maximum la pointe,(en ayant soin qu’elle ne s’enroule pas sur la soie qui vient d’être graissée afin d’obtenir une bonne glisse !) mais cela ne suffit pas toujours à la faire couler.
Une fois de plus la solution viendra de notre façon d’aborder le poisson, de plier notre bas de ligne et de présenter une nymphe légère et qui ne drague pas. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! Mais c’est peutêtre justement pour cette raison que la pêche à vue est aussi passionnante.

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