L’Anguille européenne : une espèce en danger

Autrefois très répandue dans les rivières et les plans d’eau, l’anguille est en déclin depuis maintenant plus de deux décennies. Les causes de la régression de cette espèce au cycle de vie extraordinaire sont multiples et difficiles à appréhender dans leur globalité. Pour tenter d’enrayer cette tendance, un plan de gestion de l’anguille, d’initiative européenne, a été lancé il y a quelques années et un cortège de mesures pour sa restauration a été mis en place. Voyons tout cela plus en détail…

Par Sylvain Richard et Guy Périat

L’espèce qui colonise nos lagunes, lacs, étangs et cours d’eau métropolitains est l’Anguille européenne, Anguilla anguilla. L’ancêtre préhistorique de l’anguille est apparu il y a une centaine de millions d’années. A l’image du premier salmonidé (cf. Pêches sportives n° 74) et au fur et à mesure de la dérive des continents, ce groupe s’est diversifié pour atteindre aujourd’hui une vingtaine d’espèces, qui peuvent être séparées en deux ensembles : les anguilles de l’Atlantique et celles du Pacifique. Ce dernier groupe est le plus riche. En France d’outre-mer, près de dix espèces différentes peuvent être observées : en Polynésie (A. megastoma, A. obscura), à la Réunion (A. marmorata) ou encore en Nouvelle-Calédonie (A. mossambica, A. australis australis, A. australis australis schmidti, A. reinhardtii).

Un cycle de vie partiellement inconnu

Toutes les anguilles sont des poissons migrateurs dits amphihalins, c’est-à-dire qu’ils sont capables de vivre alternativement en eau douce et eau salée, et thalassotoques, qui ont donc une reproduction ayant lieu en mer et une croissance en eau douce, à l’inverse des saumons. Il n’y a qu’à peine un siècle que le lieu de ponte des anguilles de l’Atlantique a été localisé par Schmidt (1922), dans la mer des Sargasses. De plus, aucune anguille sexuellement mature n’a encore été capturée dans le milieu naturel… Beaucoup de mystère entoure ainsi la reproduction de l’anguille ! Toutefois, nous savons que, pour déclencher la maturation sexuelle de l’espèce, de fortes pressions et une température de l’eau de plus de 17 °C sont nécessaires. Or, ces conditions environnementales particulières ne sont réunies que dans la mer des Sargasses, dans l’Atlantique, au large des Caraïbes. Après la reproduction de l’Anguille européenne, les oeufs fécondés donnent naissance à des larves aplaties latéralement, ressemblant à une feuille de saule, qui remontent à la surface et sont appelées leptocéphales. Incapables de nager, elles se laissent alors porter par les courants du Gulf Stream, qui arrosent les côtes européennes : de Gibraltar et la Méditerranée jusqu’aux pays scandinaves, en passant par le littoral français. La durée réelle de cette migration au gré des courants reste un sujet de discorde au sein du monde scientifique et elle est estimée entre un et trois ans.


Des civelles, des anguilles jaunes et des anguilles argentées

Arrivées au niveau du talus continental, les leptocéphales se métamorphosent en civelles transparentes. Elles deviennent ainsi cylindriques, ne s’alimentent plus et se dirigent vers les estuaires : la première phase marine de l’espèce s’achève ici ! Portées au départ par les marées, elles entament alors une migration active, qui leur permet de remonter progressivement les cours d’eau en nageant contre les courants. Au bout de quelques semaines, les civelles se pigmentent, se transforment physiologiquementet atteignent le stade non sexué d’anguillettes, qui leur permet de poursuivre leur migration et leur croissance en eau douce. Certaines resteront en zone littorale, tandis que d’autres atteindront la tête des bassins versants. Au bout de quelque temps, l’anguillette va développer ses attributs sexuels et se sédentariser au sein du réseau hydrographique continental : elle devient alors anguille jaune, en référence à la couleur dominante de ses flancs. Cette période de croissance peut durer de huit à douze ans pour les mâles et de douze à dixhuit ans pour les femelles. Durant cette période de vie dulcicole, les anguilles occupent des milieux et des habitats très variés. Des secteurs de plaine calmes aux rivières tumultueuses, c’est une espèce ubiquiste capable de s’adapter à tout un panel de situations.
A la fin de sa croissance en eaux douces, de nouveaux changements morphologiques, anatomiques et physiologiques interviennent : la peau s’épaissit, le ventre devient argenté alors que le dos et les flancs noircissent, les nageoires pectorales s’allongent, les yeux grossissent et l’appareil digestif se rétracte. L’anguille, appelée alors anguille argentée, est prête pour dévaler le cours d’eau, souvent au gré des crues d’automne, regagner la mer et aller se reproduire sur le lieu qui l’a vu naître : la mer des Sargasses ! Si l’on a pu suivre des anguilles argentées sur le bord du talus continental, il faut reconnaître qu’aucune information sur ce qui se passe après n’est disponible… Certes, des expériences en laboratoire ont permis de déclencher la maturation sexuelle en augmentant la pression hydrostatique, mais cela n’a encore pas pu être vérifié dans le milieu naturel. L’ultime phase du cycle de vie de l’anguille, la reproduction, reste bel et bien une énigme !


Une régression drastique sans équivoque

Historiquement, la distribution de l’anguille était très étendue. Les densités les plus fortes étaient logiquement rencontrées dans les secteurs les plus proches de la mer. La colonisation vers les parties les plus amont des bassins était loin d’être anecdotique : en dehors des zones de montagne, naturellement inaccessibles, l’anguille était présente dans l’ensemble de nos lacs et cours d’eau. A tel point que la réglementation de la pêche l’a considérée comme nuisible jusqu’en 1985, et des pêches de destruction étaient carrément organisées afin de tenter d’éradiquer ce funeste ogre de nos rivières !

Si l’on avait su à l’époque…

Aujourd’hui, la régression, voire la raréfaction, de tous les stades de développement de l’espèce inquiète, tant du côté de la communauté scientifique que de celui des pêcheurs professionnels. Ainsi, un certain nombre de rapports du Conseil international pour l’exploitation de la mer (CIEM) ou encore de la Commission européenne consultative pour les pêches dans les eaux intérieures (CECPI) mettent en évidence une diminution drastique des captures d’anguilles par les exploitants professionnels. A l’échelle du continent européen, le niveau de recrutement, estimé à travers la biomasse en civelles, est passé à partir des années 2000 en dessous des 5 % du niveau historique. De même, les captures d’anguilles par les professionnels ont diminué de manière continue depuis les années 1960 et sont actuellement en dessous de 25 % de leur niveau historique.
La situation est donc alarmante !

Des causes diverses et variées expliquent le déclin de l’espèce

Chaque stade de développement de l’anguille est particulier. L’espèce est ainsi sensible à toute une série de pressions différentes, dont les effets se cumulent au fur et à mesure de son développement. A terme, la réduction des stocks de géniteurs ne permettra plus d’assurer un niveau de recrutement nécessaire au remplacement des générations. La pérennité de l’espèce peut donc être remise en cause… Etablir la liste exhaustive des problèmes rencontrés par l’anguille étant impossible, concentrons-nous de préférence sur les perturbations les plus évidentes et les plus couramment citées.


Les obstacles à la migration

Les obstacles à la migration que sont les barrages, seuils et autres ouvrages transversaux, sont considérés comme un facteur important de la fragilisation de l’espèce. En effet, en bloquant la migration d’amontaison, ils empêchent l’accès aux zones de grossissement et réduisent au final les stocks de géniteurs à l’échelle des bassins versants. Parallèlement, les ouvrages hydroélectriques perturbent également la dévalaison, en causant une mortalité plus ou moins importante lors du passage dans les turbines. Compte tenu de la densité très importante d’ouvrages transversaux sur le territoire national, a minima 50 000 ouvrages principaux recensés récemment par l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques, leurs effets doivent se mesurer en cumulant les impacts de chacun d’eux à l’échelle d’un axe fluvial. En effet, par exemple, si unitairement une centrale hydroélectrique engendre un taux de mortalité dans les turbines à la dévalaison de l’ordre de 5 à 10 %, la succession de plusieurs centrales entraîne une addition des mortalités, qui au final se révèlent très importantes et réduisent de manière drastique la quantité de géniteurs d’un bassin susceptibles de retourner en mer se reproduire. En plus du problème de l’accès, celui de la destruction même des habitats de l’anguille est également un facteur important de fragilisation de l’espèce. L’assèchement des zones humides, la déconnexion des systèmes latéraux, l’endiguement des cours d’eau participent ainsi à détruire les milieux de vie privilégiés de l’espèce…


Les maladies et épidémies

Parmi les nombreux parasites susceptibles de contaminer l’anguille, le plus virulent est sans aucun doute le nématode Anguillicola crassus, originaire du Sud-Est asiatique et de l’Australie. Ce parasite hématophage se rencontre dans la vessie natatoire de l’anguille, son hôte définitif. Ses effets pathogènes peuvent être directs, en provoquant des lésions et une altération progressive de cet organe, ou encore indirects, en diminuant l’endurance et le niveau de résistance de l’individu, qui devient alors plus vulnérable aux autres pressions environnementales. Au final, les anguilles argentées fortement infestées par ce parasite n’ont aucune chance d’atteindre leur lieu de ponte… Le virus dit Evex, apparu pour la première fois en 1977, est également reconnu comme pouvant significativement affecter la migration de l’anguille. Ce virus provoque des hémorragies et des anémies sur tous les stades de l’anguille, diminuant alors les capacités de nage. En France, cette virologie a été observée sur les civelles de l’estuaire de la Loire au début des années 1980, puis récemment sur les civelles de Méditerranée.
Cependant, il n’a encore jamais été observé sur des anguilles jaunes ou argentées.


Les polluants toxiques

Les micropolluants, tels métaux lourds, pesticides, hydrocarbures, etc., rencontrés et accumulés dans l’eau et les sédiments des écosystèmes aquatiques sont un facteur important de régression de l’anguille. En effet, les traits de vie de l’espèce la rendent particulièrement vulnérable à ces pollutions : position élevée dans les chaînes alimentaires, accumulation de beaucoup de graisses, longue durée de vie à reproduction unique. Certaines substances, comme les pesticides neurotoxiques et les substances chimiques, agissent de manière directe sur sa physiologie. Par exemple, le lindane, les dioxines ou certains PCB perturbent le fonctionnement de la glande thyroïdienne, impliquée dans le stockage des lipides. Les PCB perturbent également le système neuronal, pouvant induire des troubles comportementaux. De graves altérations hépatocytaires et branchiales ont été observées expérimentalement après une exposition des anguilles à l’atrazine et au cadmium.
Enfin, récemment, des chercheurs hollandais ont mis en évidence l’effet direct des composés de type dioxines (PCB…) sur le développement embryonnaire et la survie des embryons d’anguille, et ce pour des teneurs près de trois fois inférieures aux normes de consommation de l’OMS… ! Par ailleurs, on peut observer une corrélation étrange entre les émissions de PCB dans l’environnement et le déclin du stock d’anguille !


L’exploitation des stocks

L’anguille est exploitée à tous ses stades biologiques continentaux pour la pêche professionnelle, mais également pour la pêche de loisir. Ces activités de pêcherie, aux rendements estimés à 100 tonnes de civelles et plus de 800 tonnes aux autres stades en France, ont une influence sur la variabilité des stocks d’anguilles et constituent donc également un facteur potentiel supplémentaire de fragilisation de l’espèce. A noter qu’en France la pêche de la civelle ou pibale est interdite en Méditerranée. En ajoutant que le prix de ce mets exquis peut atteindre 500 euros le kilogramme. Attirant toute la convoitise du braconnage !

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