Le blues du nympheur par Jean-Christian Michel

On le surnommait Max ou Maxima. Pas par rapport au fil destiné aux bas de ligne, mais parce qu’il s’appelait Maxime et qu’avec lui, le maximum était le minimum. Son ego cinquante centièmes venait à bout de tout. Si le bougre était bon pêcheur, il n’avait pas besoin de ça pour faire des miracles. Max était un de ces êtres dont les paroles font vibrer l’imaginaire même quand la raison dit non. Bien évidemment, son truc, c’était la grosse truite. La vraie, la seule, la bête métaphysique. Celle qui hante les gourds profonds et casse comme un sucre d’orge le fer des meilleurs hameçons. Celle qui terrorise ses congénères. Celle que les enfants n’ont pas le droit de pêcher. Les histoires de max étaient de folles rondes où Dom Quichotte, le capitaine Achab et Brice de Nice se donnaient la main et chantaient à tue tête. Il m’a harponné au détour d’un radier et je n’ai pas pu lui échapper :
-“Ah, je suis content de te voir, faut que je t’en raconte une : j’en ai secoué des grosses truites, mais celle-là, c’était vraiment une mariole !”
-“Tu…”
-“Essaies de ne pas m’interrompre, tu vas tout savoir. Donc, celle-là, c’était une terrible. Elle avait du en redresser du Tiemco avant de tomber sur moi ! “
 -“Je…”
-“…Le coup était infaisable, et ça, ça m’intéresse. La vicelarde avait le gîte et le couvert dans un maquis de saules. Elle se gavait comme un conseiller municipal. J’ai pas pu la pêcher pendant une semaine. Elle venait sur ma nymphe comme une folle, elle la poussait du nez, mais elle ne pouvait pas engamer, rapport à ce thymallus qu’elle se trimballait en moustaches. J’ai du prendre mon mal en patience… Et puis un jour, son cigare à nageoire a enfin disparu et j’ai pu lui sortir le grand jeu. Mon revers double boucle piquée avec un posé salto arrière. Si le salto est réussi, la nymphe coule droit en battant des pattes. Une tuerie… Mais ce n’est pas facile à faire.”
-“Tu…”
-“Donc, celle là, elle me résiste…, mais le temps presse. Il était quatorze heures et j’avais beau dérouler ma soie comme un marsupilami, mais, ouba, au dernier moment, elle sortait les aérofreins et me faisait le coup du mépris.
Au bout d’une heure j’en ai eu assez et je lui ai fait le ptit truc maison. Max me fait un clin d’oeil et à voix basse : Tu connais The Clash ? ”
-“Vaguement…”
-“Je lui ai secoué la nymphe devant le nez sur le rythme de London Calling. Elle n’avait jamais vu ça la pauvrette ! On aurait dit un caniche ! Bouche ouverte, bouche ouverte nom de dieu ! Hypnotisée ! Tétanisée ! Dés fois je me dégoûte… Seulement, je me demandais encore comment lui fermer sa gueule…”
-“Et moi donc…”
-“…sans quoi le ferrage risquait de ne pas être optimal. Et là, c’est allé très vite, écoutes bien : je fais bip, la truite fait meuh, et pan elle est au bout ! Par chance, je suis un cador, mais je te l’affirme, n’importe qui aurait cassé au ferrage sur un coup comme ça. Tu sais quoi ? Elle me sort une chandelle sans élan, un truc de malade ! Mais, je connais la musique. J’avais monté mon dix centième spécial grosses. En trois mouvements : « tournez manèges » ! Elle savait plus où elle habitait, la pauvre bête ! Enfin elle retrouve l’équilibre : tziii… ! Elle part se griser l’adipeuse plein aval, tziiii… Cent mètres de backing dans le vent. J’ai du la matraquer façon gardien de la paix durant quarante cinq minutes pour la faire remonter. Et bien crois-le ou non, à la fin, j’avais le bras en compote.” -“Ça n’arrive qu’à toi des coups comme ça ! Elle faisait combien cette truite ?”
-” Un peu plus de soixante quatorze…”
-“Ah quand même ! Fais moi la voir…”
-“No photo. C’était nuit noire quand elle s’est rendue…”
-“Tu l’as finie à la frontale ? Y a pas de flash sur ton numérique ?”
-“Mwouais. Ca fait des photos minables…”
-“Une belle sauvage ?”
-“Zébrée comme un sac addidas!”
-“…Comme la quarante sept que tu m’as envoyée par mail au mois de mars ?
-“Ouais ! La même ! Une beauté !”
-“Avec vingt sept centimètres de plus…”
-“T’aurais vu la bête !”
-“Je crois la voir…” Parfois, Max se change en archange des milieux aquatiques. Le Gérard Majax de la gaule se double alors d’un être sensible et responsable ; mais toujours dans le même registre. Comme ce jour où l’usine hydroélectrique avait coupé ses turbines après plusieurs mois de hauts débits… : l’Apocalypse selon Saint Max.
-“Il y avait des truites de partout dans les flaques ! Un carnage ! Elles étaient blanches, la gueule grande ouverte, mortes ! Un cauchemar ! Ah les salaud ! J’étais dégoûté, dégoûté. Je courrais de flaque en flaque avec mon « salabre » (Note de traduction : le salabre est au pêcheur provençal ce que le réquillou est au franc comtois :
une vulgaire épuisette). J’ai passé des heures à ramasser les truites prisonnières pour les remettre dans la rivière.
Je n’ai jamais pu comprendre comment certaines truites pouvaient être raides, mortes et blanches alors que d’autres se débattaient pour échapper au filet salvateur. Mais, bon…il devait certainement y avoir des flaques plus profondes que d’autres…” Une autre fois, il pêchait prés d’une cascade et une truite de cinq livres qui tentait de franchir l’infranchissable s’est trompée de veine d’eau pour atterrir sur ses bottes. Bon prince, il a plaqué la fario crocodile qui tentait de nager entre les galets et il l’a aiguillée pour passer l’obstacle. Maxima n’avait pas encore fini sa B.A que pan ! Une seconde fario lui tape dans les jambes ! Même manoeuvre. Certainement un couple pressé… Une autre fois encore, il a ramassé une truite de 92 centimètres, oui monsieur, morte elle aussi, toujours près de la cascade fatale. Un suicide collectif. Et toujours pas d’appareil photo. A quoi bon pour une truite crevée ?
Pourtant, ce jour de septembre, il avait le moral dans les chaussettes. Je l’ai trouvé assis sur la digue à regarder les chevesnes qui batifolent dans le rejet de la station thermale. Je savais son quotidien bien terne. Sa vie était celle d’un espadon dans une baignoire. Ses mensonges étaient son eau. Il aurait bien aimé changer d’air. Explorer des pays lointains. Se perdre dans les vallées des antipodes… et promener ses cuissardes là où personne ne va. Il aurait enfin pu y vivre ces bagarres qui ne se vivent que sur Youtube. Mais que voulez-vous, il trimait comme tout le monde et quand il arrivait à joindre les deux bouts, cela ne durait pas longtemps. Alors une fois par semaine et pourvu qu’il y ait de l’essence dans le réservoir de sa bagnole, il basculait dans son rêve. Ses antipodes à lui étaient cachés à deux pas de son domicile, sous les reflets de la rivière de son enfance.
Pendant tout un après-midi il galopait au-dessus des radiers. Il ferrait à tour de bras des « jacks de ten pounds ».
Maxima se battait contre ses moulins à vents et il ne faisait de mal à personne. Quand il prenait une truite pour de bon, il respirait à pleins poumons et se sentait vivant, vivant d’une vraie vie. Entre ses mains tremblantes, il avait La bête. Sûr qu’un jour elle deviendrait grande. Il l’avait touchée, il l’avait relâchée, elle était toujours un peu à lui.
Au fond, il ne mentait pas. Il la faisait seulement vieillir, grossir et grandir un peu plus vite que la rivière. Mais ce jour là, il avait le blues du nympheur.
-“Je suis pas en veine, me dit-il dans un accès de franchise, trois semaines que j’en fais pas une. La fermeture approche et pas moyen de prendre une belle truite… encore une année blanche.”
-“Ne te plains pas, tu as déjà à ton actif une truite de soixante quatorze centimètres, c’est pas donné à tout le monde !” lui dis-je, admiratif. Son visage s’illumina ; puis il se reprit et hocha la tête :
-“non, mais je voulais dire, une vraie grosse…”

Jean-Christian Michel

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