Les sept familles de la pêche – Hector le mythomane

Notre galerie de portraits de la grande famille des pêcheurs continue. Aujourd’hui, nous nous sommes intéressés aux mythomanes. Certains diront qu’en tout pêcheur sommeille un mythomane, et c’est vrai que nous avons souvent la manie de voir nos prises plus grandes qu’elles ne le sont. Mais, à ce petit jeu, ils sont quelques-uns à avoir porté le mensonge au rang d’art. Nous avons imaginé, sans trop de difficultés, ce dialogue tout en nuances. Rassurez-vous, ils ne se reconnaîtront pas !

par Vincent Lalu

« Allo, c’est Hector
– Salut Hector, ça a marché ce matin ?
– Pas terrible…
– Mais encore ?
– Deux ombres de 51 et 52 et une douzaine de truites.
– Ah… elles étaient comment les truites ?
 – Pas une de plus de 60…
– Et la plus petite ? – 38, 39. Peut-être 40 en tirant dessus.
– T’es en train de m’expliquer que tu as pris 14 poissons entre 40 et 60 cm et tu trouves que c’était pas terrible ?
– Ouais…
 – Et en combien de temps t’as fait tout ça ?
– Oh ! une grosse heure ! C’est simple, je suis parti à La Grand- Combe à 9 h 30 et il fallait que j’emmène Mireille chez Cora à 11 h. Le temps de descendre et de remonter, tu vois, ça fait à peine une heure.
– 12 truites et deux ombres en une heure, t’appelles ça une mauvaise pêche ?
 – Pas mauvais, mauvais, mais pas terrible non plus. Enfin, rien à voir avec la semaine dernière : en deux heures à peine, au même endroit, j’ai fait 12 ombres en nymphes à vue, dont un par cinq mètres de fond qui mesurait 56 cm. Et en face j’avais autant de truites, dont un tiercé de 69,5, 75 et 83 pour 8,12, et 15 livres. J’ai attendu L’Ouest Républicain pendant une heure mais ils ne sont pas venus…
– T’as fait des photos au moins ?
– Même pas, mon Sony était déchargé…
– C’est con…
– Bof, si je devais faire un film à chaque fois que je fais une pêche correcte, il n’y aurait plus que moi sur Seasons. Tiens par exemple, l’autre jour, quand le cormoran m’a attaqué, là on aurait pu faire du cinéma !  Oui, le cormoran, tu as bien entendu. Je pêchais au mort manié sur le grand ru et venais de repérer la queue d’une jolie zébrée qui dépassait d’une pierre. Je lui pose mon vairon à côté, elle engame, je ferre et commence de l’amener. Quand soudain, semblant trouer le ciel, et venant de nulle part, surgit un aigle noir…
– Un aigle noir ?
– Euh, non, un cormoran noir, tout noir.
– Un cormoran, t’es sûr, pas un corbeau ?
 – Oui, oui, un cormoran, une bête immonde qui plonge et saisit mon poisson sans me demander quoi que ce soit. Et nous voilà attelés par truite interposée, lui tirant dans un sens et moi dans l’autre, jusqu’à ce que le volatile septentrional comprenne que, contre le nerf de ma Sakura Trinis 602 et le frein de mon Stella, il n’a pas la moindre chance…
– Et alors ?
– Alors il finit par lâcher. Mais, au lieu d’aller jouer ailleurs, voilà que l’ignoble plongeur en soutane me vole dans les plumes.
– C’est pas possible.
– Non seulement c’est possible, mais en plus c’est vrai : cette sale bestiole m’a foncé dessus, tel le cygne sur Léda.
– Tu veux dire qu’il avait des intentions ?
– Non, il voulait juste me becqueter.
– Et qu’est-ce que tu as fait ?
– J’ai commencé par lui balancer un grand coup de requillou sur la gueule. Puis, quand il a eu le bec bien emmêlé dans les mailles de l’épuisette, je lui ai gentiment tranché le coup avec mon Opinel. Saloperie de cormoran.
– Eh ben, dis donc, il t’en arrive des histoires…
– Bof, c’est pas grand-chose. Tu aurais été avec moi dimanche à La Grand-Combe, tu aurais vu comment on prend un brochet de 8 kg sur du 8/100.
– Tu déconnes ?
– Non, pas du tout. J’étais sur un banc d’ombres qui ne se faisaient pas prier pour prendre ma nymphe lorsqu’un beau bec de plus du mètre est venu se mêler de la partie. Il a aspiré comme un alevin mon pauvre thymallus qui mesurait quand même dans les 45 cm, et il a fait demi-tour pour aller le digérer ailleurs. J’ai d’abord rendu la main (rapport au 8/100), puis j’ai repris contact, histoire de rappeler à l’ami Esox qu’il venait d’engamer mon poisson. Cette modeste sollicitation n’a pas eu l’heur de lui plaire : il a fait demi-tour et foncé dans ma direction avec la détermination d’un Eurostar à l’entrée du Channel. Cela s’est passé si vite que j’ai à peine eu le temps de lever ma botte droite qui se trouvait sur la route de ce 17 h 21. Et le brochet, emporté par son élan, a fini sa course sur le gazon où je lui ai fait l’honneur d’un plaquage à retardement. J’ai ainsi récupéré ma nymphe, mon ombre, avec en prime un bec de 1,03 m et de 16 livres.
– Chapeau, l’artiste…
– Tu l’as dit. Bon, il faut que je te laisse, j’ai une autre ligne…
– Salut Hector.
– Salut Marcel, ça va ? Moi ça va. Pourquoi on ne m’a pas vu à La Grand-Combe dimanche ? Ben, parce que j’étais à la chasse…
– Si ça a marché ? Un carnage… »

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