Le dragage est un “bruit” …

La phrase vous a peut-être échappé. Précédemment, Jean-Christian Michel expliquait dans un article intitulé “Ne draguez plus !” tous les méfaits du dragage de la mouche sur et sous l’eau et surtout du bas de ligne. En écrivant que le dragage est un “bruit”, il trouvait là un moyen adapté à notre compréhension d’être humain de nous faire comprendre à quel point les vibrations sont perçues par les poissons sauvages. Nous lui avons donc demandé de poursuivre sa vision du dragage par cette seconde partie.

Par Jean-Christian Michel

Les poissons sont des êtres bizarres. Ils ont des yeux pour voir, des narines pour sentir et des ouïes, non pas pour ouïr, mais pour respirer… De plus, un poisson, selon nos perceptions humaines, c’est muet comme une carpe, on le sait depuis toujours.
Mais même s’ils ne possèdent pas d’oreilles, en sont-ils sourds pour autant ? Certainement pas ! Que les poissons soient sensibles aux vibrations n’est pas une nouveauté. En disant que les vibrations qui atteignent les poissons sont perçues comme un bruit, je ne veux pas dire que ces animaux ont des oreilles (en nos temps de « dangereux » anthropomorphisme, je tenais à le préciser !), mais qu’il existe une dimension d’apprentissage dans la perception de certaines vibrations et dans le sens que les poissons leur donnent : à savoir soit de la confiance, soit de la méfiance. Pour toutes les espèces, les vibrations qui parcourent l’environnement dans lequel elles vivent remontent jusqu’à leur cerveau par l’intermédiaire de la ligne latérale qui court de la nageoire caudale jusqu’au crâne et qui, par analogie, peut être qualifiée d’ « oreille ». Certaines espèces possèdent en plus des pores ou des glandes spécifiques qui sont autant de terminaisons nerveuses supplémentaires pour les informer sur les vibrations produites par leurs proies potentielles. Ce qu’entendent les poissons n’est certainement pas comparable aux modulations articulées de sons que perçoivent nos oreilles, mais le « monde du silence » dans lequel ils vivent n’est certainement pas aussi silencieux qu’on le voudrait ! Mettez la tête dans une piscine, pendant que quelqu’un plonge, vous verrez si l’on n’entend rien ! La ligne latérale est une « longue oreille » qui parcourt tout leur corps. Soyez certains que si les poissons n’ont pas un organe de l’audition semblable au nôtre, ils entendent et comprennent quand même ce qui se passe autour d’eux, et peut-être perçoivent- ils des choses que nous ne concevons même pas. Pour nous, êtres humains, la vue est l’organe primordial et nous extrapolons volontiers notre perception du monde aux autres espèces, en croyant que là où nous ne voyons rien, il n’y a rien. Mais l’eau n’est pas l’air. C’est un milieu bien plus opaque et plus dense. Et souvent, les poissons perçoivent la présence d’une proie avant de la voir…Nous pouvons peut-être en tirer quelques enseignements pour la pêche !


Les bruits qui mettent en confiance

Pour le pêcheur aux leurres, l’intérêt des carnassiers pour le vrombissement d’une cuillère ou le bruit de castagnettes d’un poisson nageur à billes n’est pas un scoop. Les pêcheurs à la mouche ont plus de difficultés à intégrer ce type de donnée…pureté du geste oblige ! Je ne veux pas vous inviter pour autant à monter des nymphes bruiteuses, ou quelque autre leurre machiavélique truffé de micro-boules de geisha et dont l’efficacité relèverait principalement du fantasme halieutique.
Avec des poissons sauvages, de telles créations douteuses n’effaceront jamais une mauvaise présentation et si les arcs de réservoirs peuvent prendre des streamers équipés de cages bruiteuses, là, ce n’est certainement pas le bruit mais la nouveauté qui est efficace ! Avec nos nymphes, les vibrations produites par l’animation sont suffisantes et il ne faut surtout pas chercher à trop en faire ! Il m’est arrivé à plusieurs reprises de capturer à la nymphe des poissons aveugles. Comment est-ce possible ? Une nymphe présentée en dérive inerte ne les intéresse pas, à moins qu’elle leur arrive directement dans la gueule. En revanche, ces poissons réagissent normalement à une animation sèche et tournent la tête comme s’ils avaient vu la proie : ils perçoivent quelque chose qu’ils ne voient pourtant pas. La vue est souvent plus importante que la perception des vibrations mais si ces deux stimuli fonctionnent ensembles, ils peuvent parfois être découplés, et c’est au pêcheur de savoir en tirer parti…


Les bruits qui font peur

Plus la vitesse du courrant est importante, et plus le champ perceptif, (visuel ou “sonore”) est restreint. En revanche, dans les rivières très calmes ou dans les secteurs dépourvus de courant, je suis convaincu que les truites peuvent percevoir ce qui se passe à plusieurs mètres autour d’elles et que dans ce cas les vibrations ont plus d’importance que la vue dans le cadre du déclenchement d’un comportement (de fuite ou de curiosité). Le bruit de nos pas sur une berge creuse, le crissement de nos cuissardes sur les galets, les remous provoqués par les mouvements bibendum d’un confrère wadérisé, tout cela est « entendu » par les truites, et bien connu des pêcheurs, et ce d’autant plus que les eaux sont basses, calmes et que l’on progresse vers l’aval. De même un posé trop plaqué, un arraché trop vif, un impact du leurre trop prés du poisson (à l’exception d’une pêche à la surprise !), constituent des défauts qui ne sont pas très difficiles à corriger une fois qu’on en a pris conscience. En revanche les vibrations synonymes de danger qui sont liées au déploiement de la soie ou du bas de ligne une fois qu’ils sont posés sur l’eau, sont plus difficiles à maîtriser…voir même pas maîtrisable du tout dans certaines circonstances, et dans ce cas, le seul stratagème valable sera de faire en sorte de… changer les circonstances ! Les vibrations parasites perçues par les poissons proviennent alors essentiellement du dragage de la nymphe, du bas de ligne, puis de la soie. Je suis convaincu que les poissons perçoivent le déploiement de notre bas de ligne au fil du courrant chaque fois que celui ci ne se fait pas exactement à la bonne vitesse. Plus on va couper de veines d’eau, et plus le dragage va être rapide et perceptible.
Ces vibrations peuvent provenir de trois facteurs :
– du dragage de la pointe et de la nymphe immergés (posé trop tendu, nymphe trop lourde ou trop légère).
– du point où la pointe ou le porte pointe percent la surface pour s’enfoncer dans l’eau en produisant un léger sillage. Phénomène autant visuel que générateur de vibrations, l’accélération du courrant qui entraîne le leurre pouvant aller jusqu’à produire un léger sillage que les poissons éduqués savent très bien interpréter… à la mouche comme au lancer ! Il faut alors faire en sorte que ce point soit éloigné le plus possible du poisson et dégraisser convenablement pointe et porte pointe.
– du talon et de la soie qui se déplient au fil du courrant. Peu de pêcheurs résistent au plaisir d’une soie bien lubrifiée afin qu’elle flotte et file dans les anneaux de la canne comme un javelot. De même le talon du bas de ligne, flottant bien à la surface, on évitera les retards au ferrage. Hors, ce confort appréciable se paie par une augmentation de longueur de ligne qui va lentement « scier » la surface au fur et à mesure que la dérive s’effectue…
Un poisson peu ou pas sollicité ne s’alarmera pas forcément de tous ces détails qui peuvent passer pour un pointillisme maladif aux yeux de beaucoup. En revanche, lorsqu’on se passionne pour la pêche de ces truites qui ont la réputation d’être imprenables, on a tout à gagner à intégrer le maximum de ces paramètres… Car ce qui fait qu’une truite est « imprenable », c’est qu’elle a appris à se méfier de certains détails (visuels, sonores et même peut-être olfactifs) et à bloquer sa curiosité naturelle.

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