Les sept familles de la pêche – Les Indiens

Et si les millions de pêcheurs qui parcourent les océans et rivières du monde se répartissaient en quelques grandes familles de caractères ? Ces cousins de l’onde ne manquent pas de signes de ralliement. Il y a ainsi les “pressés”, les “mythos”, les “équipés”, les “scientifiques”, les “méfiants”, les “viandards”. Vous les découvrirez bientôt en ligne sur ce site. En commençant aujourd’hui par les Indiens. Noble catégorie dont peut-être faîtes-vous partie…

Par Vincent Lalu

Savez-vous ce qui differencie un Indien d’un autre pêcheur ? Ce n’est pas la tenue (l’Indien ne porte pas de plume, ni sur la tête ni ailleurs, il n’a pas de tomawak accroché à la ceinture et ne fume que rarement de l’herbe de bison). Ce n’est pas non plus la façon de sauter sur un mustang – qu’il n’a pas – ni d’envoyer des ronds de fumée depuis son havane. Non, ce qui distingue l’Indien de l’autre pêcheur, c’est que l’Indien lance à peu près cent fois moins souvent, mais prend dix fois plus de poissons. Le “pressé”, par exemple, dont nous parlerons une autre fois, commence déjà à fouetter alors qu’il n’a pas encore claqué la portière de sa voiture. Les autres ne valent guère mieux. Ils pensent tous que pour prendre du poisson il suffit de balancer sa ligne comme un métronome en travers de la rivière, histoire d’attraper les truites au lasso ou de les assommer à coups de cuiller. Certains, dont quelques disciples de l’ami Eric Joly, s’entraînent plus qu’ils ne pêchent. Encouragés par quelques théories audacieuses, notamment élaborées par les saumoniers,selon lesquels un leurre qui est dans l’eau a plus de chance d’être pris qu’un leurre qui est dans l’air.
L’Indien ne voit pas les choses de cette façon. Pour lui, avant de pêcher, il faut regarder, comprendre pour apprendre, trouver sa place, se faire oublier. L’acte lui-même ne viendra que plus tard, au bon moment, quand l’Indien jugera que le sifflement de sa soie ne risque pas d’envoyer tout le monde aux abris. Mémé Devaux, qui comme Henri Bresson appartient à la sous-catégorie des Indiens pressés (très vite en pêche, mais dans la discrétion), me donna un jour ce conseil de pêcheur au toc : “Quand tu arrives sur un poste, surtout si la rivière est étroite, ne commence pas à pêcher avant deux ou trois minutes.” Lui fumait une cigarette pour laisser l’écho de son pas sur la berge se diluer dans les tourbillons apaisants du courant, le temps que ce qui était la voûte de leur caverne cesse d’infliger aux truites le supplice de ses vibrations telluriques. Ainsi sont les Indiens. Toujours capables de se mettre à la place des poissons qu’ils traquent.
Les Indiens n’arrivent jamais en terrain conquis, ils se font discrets, modestes, transparents, comme s’il leur fallait d’abord se faire accepter par l’écrin de leur passion, faire ami ami avec la végétation, la lumière, les roches et enfin la rivière, qui leur saura gré de d’abord s’intéresser à elle, à ses courants, ses gravières, ses cathédrales de tuf et au rythme de ses eaux. On trouve souvent des manouches dans les rangs des Indiens. On tombe dessus au dernier moment, au détour d’un saule, absorbés par le feuillage, attentifs au moindre détail, armés de cette infinie patience qui vaut mieux que la meilleure des mouches. Celui-là pêchait en nymphe derrière le tennis d’Is-sur-Tille, à deux pas d’un parking, un courant famélique, négligé par les autres pêcheurs. Il y posa trois fois sa ligne en “catgut”, au bout de laquelle se débattit bientôt une jolie fario de 35 cm, qui prit son galet et très vite la direction du panier.
Les Indiens sont une confrérie à part. Ils n’ont pas grand-chose en commun avec les autres pêcheurs, si ce n’est qu’ils s’intéressent, eux aussi, aux poissons. Et encore, pas forcément aux mêmes poissons. L’Indien sera toujours plus tenté par la capture qui validera son statut de dénicheur unique que par celle qui remplira sa musette. En revanche, les Indiens se reconnaissent facilement entre eux, même lorsqu’ils n’ont pas conscience d’en être, et qu’ils laissent au regard des autres le soin de les nommer. Leur rencontre et la reconnaissance qui en découle se font forcément au bord de l’eau, avec ou sans canne. Deux Indiens peuvent trébucher l’un sur l’autre parce qu’ils ne se voyaient pas, trop occupés qu’ils étaient à se fondre dans le paysage, à se faire oublier du monde, et quelquefois des autres pêcheurs qui adorent leur casser le coup juste pour leur dire : “Tu l’as vue celle-là ?Oui je l’ai vue, juste avant que tu la fasses barrer.” J’ai deux amis. Appelons-les Philippe B. et Pierre A. Le premier a 12/10 aux deux yeux, le second est tellement miro que, s’il était peintre, il ferait dans l’abstrait. Vous me direz qu’il est normal que Philippe B. voie les poissons et Pierre A. ne les voie pas. Et vous auriez raison. Enfin, presque. Car est-ce l’oeil qui fait le faucon ou le faucon qui fait l’oeil ? Je ne suis pas loin d’opter pour la deuxième solution : on n’est pas miro – que par hasard – ou, autrement dit : même si cela est très injuste, c’est le plus mal équipé des deux qui renonce le premier à essayer de voir les poissons sur le fond de la rivière. Je conçois bien volontiers que ce genre de raisonnement n’est pas pour plaire aux vrais handicapés de la rétine. Mais, franchement, combien de titulaires d’une excellente vue ont cessé depuis belle lurette de tenter de voir les truites avant de songer à les pêcher ? Et marchent ainsi chaque jour sur le nez d’une bonne douzaine de poissons jusque-là bien disposés à leur égard ? Conclusion, c’est souvent plus le regard que la vue qui manque aux pêcheurs.
Il n’y a pas d’âge pour être un Indien, mais il y a peut-être un âge pour en devenir un. Question d’éducation, d’initiation.
Celui-là, assurément, était né comme ça. Le fils de son père, maçon de son état, qui l’emmenait à la pêche depuis son plus jeune âge et qui s’était vite aperçu que le petit était différent, qu’il voyait les poissons quand lui ne les voyait pas, qu’il avait une façon de se déplacer au bord de l’eau à la fois innée et unique, une économie de gestes et une précision stupéfiantes.
Quand je les ai croisés tous les deux, le papoose avait dix ans et décrivait déjà le poisson qui allait succomber au maniement de son vairon.
Tu vois le brochet sur la vase, là, devant l’herbier ?” Non, je ne voyais pas. “Mais si, regarde bien, il y a une herbe juste au-dessus des deux yeux… Oh ! il n’est pas gros. Peut-être 50. Tiens, le voilà.” Et la monture s’en alla planer du côté de l’herbier. Où était le brochet qui faisait bien 50 et atterrit sur l’herbe, devant mes pieds. L’enfant s’en saisit et, très vite, le rendit à son élément. “Tu sais que tu n’as pas le droit de faire ça. On est en première catégorie. Il est interdit de remettre un brochet à l’eau, quelle que soit sa taille.” Junior sourit. Manifestement, les brochets, il les préférait dans la rivière. Je n’ai revu ni le père ni le fils. Et je ne sais si en grandissant l’enfant est resté l’indien qu’il était dans son jeune âge. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’une initiation intelligente peut faire d’un enfant passionné un indien tout à fait convenable. Un indien qui saura, par exemple, que pour que la rivière vous livre son poisson il faudra d’abord lui donner beaucoup de temps, de patience, d’attention humble. Etre un aspirant ému, éperdu de passion silencieuse, prêt pour l’aventure de la grande fusion. Que la rivière est une femme – eh oui, encore –, qu’il faut la conquérir, elle et tout ce qui l’entoure, et qu’une fois conquise, et une fois seulement, elle vous donnera son coeur où nagent les poissons que vous convoitez.

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