Sur les traces du sandre

Poisson passionnant, énigmatique, le sandre continue de fasciner de nombreux pêcheurs. L’engouement de la pêche à la verticale relance les passions à travers tout le pays. Où en est l’espèce plus de trente ans après son arrivée massive en France ? Comment se passe la cohabitation avec le silure, son prédateur ? Comment expliquer ses changements de comportement au fil des saisons ? Autant de questions que tous les pêcheurs de sandres se posent et auxquelles nous allons tenter de répondre.

Par Philippe Boisson

Vous vous demandez sans doute pourquoi le sandre, superbe prédateur de nos eaux douces, n’est pas plus présent dans les pages de votre magazine. A vrai dire, nous avions comme beaucoup d’autres pêcheurs un peu perdu sa trace, une fois passé l’âge d’or de sa pêche dans notre pays, il y a une bonne vingtaine d’années. Dans les pays voisins, notamment l’Espagne et la Hollande, il se prend encore de grandes quantités de sandres. Mais il faut comparer ce qui est comparable. Les sandres hollandais du Noordzeekanaal, de Gooimeer, de Joppe ou de Nieuwe meer, vivent pour une bonne partie d’entre eux en eaux saumâtres, dans des milieux immenses, très différents des nôtres. L’Espagne et ses grands lacs de barrage présente des milieux plus comparables aux eaux de notre pays. S’il se prend encore beaucoup de sandres sur le lac de Mequinenza, l’époque où un seul pêcheur pouvait prendre une cinquantaine de sandres par jour est révolue. La forte pression de pêche qu’à connue le lac ces quinze dernières années a fait chuter les statistiques de façon conséquente. Comme quoi, tout s’explique ! Alors le sandre français serait-il le premier à avoir fait les frais de la surpêche ? Sans doute, mais pour autant la situation n’est peut-être pas désespérée. Une fois le coup de feu des bonnes années, le sandre a su se faire oublier. Ce cuirassé fascinant a toujours attiré les pêcheurs les plus passionnés, car sa prise régulière n’est que rarement le fruit du hasard. Il y a chez ce grand percidé un côté mystérieux qui fait qu’en général on devient “addict” pour longtemps ! Le sandre est en effet un peu l’arlésienne des poissons carnassiers. Parfois on les trouve facilement, alors qu’à certaines périodes ils disparaissent totalement sans que l’on sache vraiment pourquoi. C’est donc une quête passionnante, que l’électronique embarquée dans le plus performant des bateaux ne saurait réduire à une simple cueillette.
Philippe Collet et moi-même avons retrouvé l’espoir et même beaucoup plus, suite à notre rencontre avec le pêcheur belge Wim Van de Velde (voir Pêches sportives n° 73). L’homme qui pêche avec un compteur dans son bateau pour être sûr de se souvenir du nombre de sandres pris par jour nous est apparu comme un extraterrestre ! Cet habitué de la pêche en Hollande, en Belgique et en France (second de la Coupe du monde de pêche des carnassiers de Carcans-Maubuisson en 2002) nous avait alors expliqué en détail sa technique de pêche en verticale.

Impatients d’essayer !

De retour en Franche-Comté, pour ma part, et en Picardie pour Philippe, nous allions nous empresser de mettre à profit l’enseignement du maître, tout en échangeant nos expériences. Mes débuts en verticale se sont effectués en float-tube, sans échosondeur et en lac de barrage. Dans une eau à 5 °C avec des wadders en toile percés et un temps à ne pas mettre un chien dehors, l’affaire semblait bien mal engagée. J’ai bien failli repartir tout de suite, me demandant quelle idée avait bien pu me traverser l’esprit, quand soudain une tape franche dans la canne me ramena à la réalité. Un brochet d’une cinquantaine de centimètres s’était emparé de mon leurre souple après seulement quelques minutes de pêche.
Encourageant, certes, mais les sandres ? Le premier se manifesta quelques minutes plus tard, suivi de deux autres, de quelques touches ratées et de deux poissons décrochés sous le float-tube. Sortie après sortie, les sandres réagissaient très bien à la technique de Wim, produisant quelques poissons à chaque tentative, toujours pratiquée de façon aléatoire, quant à la connaissance des lieux. Avec l’arrivée des grosses chaleurs, les choses ont bien changé. Les sandres ont quitté les postes de printemps et sont devenus très difficiles à localiser.
L’emploi d’un écho-sondeur est dans ces conditions bien pratique pour retrouver quelques précieux indices.
De son côté, Philippe Collet devait pratiquer une technique éprouvée, car il avait déjà rencontré Wim et Bertus Rozemeijer pour une partie de pêche en Hollande (qui s’était soldée par la prise de 79 sandres et 18 perches !), mais différente de la verticale car, depuis le bord, il s’agit plutôt de lancer-ramener.
C’est une pêche que l’on pourrait qualifier de récréative que pratique Philippe, à pied le long des canaux,l’histoire de prendre l’air et de marcher un peu. Mais, qu’on ne si trompe pas, cette expérience en “approche légère” allait réserver bien des surprises. Premier constat, ces canaux, comme il en existe partout, semblent pour certains d’entre eux être peuplés de sandres dans une proportion que l’on sousestime parfois largement. Tout le problème consiste bien entendu à localiser les poissons. Sur ce point, Philippe est catégorique. Les touches ont lieu sur des postes bien précis. Le plus souvent, aucun signe extérieur ne permet de les différencier des autres parties de berges voisines. Philippe a même remarqué qu’il existe des “postes d’hiver” et des “postes d’été” sur un des canaux qu’il fréquente. Ces deux tenues ne sont distantes que de quelques centaines de mètres.
En pratiquant régulièrement les canaux, on finit par suivre les bancs de sandres et à connaître leurs habitudes : touches sur le fond, entre deux eaux, animations rapides ou lentes, réactions à certains types de leurres, etc. Autre exemple marquant, celui du département de l’Yonne où certains canaux présentent des populations “anormales” de petits sandres, que les enfants prennent en quantités insolentes… à l’asticot en pêchant le gardon ! Les canaux semblent proposer aux sandres plusieurs avantages : pas de pêche professionnelle, peu de pêche à la ligne, du poisson fourrage en grande quantité et des zones de frayères convenables. Ce dernier point étant sans doute le facteur déterminant pour la présence ou non de notre prédateur. La pêche en canaux est déroutante tant que l’on ne sait rien de ce qu’il s’y passe,ensuite on se prend vite au jeu. Le but n’est pas d’y pêcher des journées entières, mais d’y passer une heure ou deux dans l’espoir d’enregistrer quelques touches. La pêche en rivière est tout aussi aléatoire hors périodes de crues, où il se prend de gros poissons en aval immédiat des piles de pont et, en règle générale, derrière tout ce qui coupe le courant. Sur ces postes bien connus, on assiste d’ailleurs au triste spectacle de la pêche au grappin par des individus peu scrupuleux. Par eaux basses, les poissons se répartissent beaucoup plus et seuls quelques spécialistes assidus obtiennent des résultats réguliers. C’est le cas sur quasiment tous les cours d’eau français, petits ou grands.

Une situation stable en lac de barrage

En lac de barrage, le sandre se développe très bien. Les lacsd’Auvergne (Garabit, Enchanet, Bort-les-Orgues, Saint-Etienne- Cantalès, etc.), mais aussi dans bien d’autres régions, abritent de très belles populations. Lors des pics d’activité, on se croirait revenu à la grande époque du sandre, où il suffisait de poser un vif ou un poisson mort sur le fond pour avoir un départ. Hormis lors de ces périodes que l’on estime toujours trop courtes, la pêche en lac de barrage n’est pas toujours facile, mais le poisson est là, ce qui est très rassurant ! La mode de la pêche en verticale sur le modèle hollandais suscite sur ces lacs un véritable engouement. La pêche au poisson mort manié, technique reine sur ces lacs durant plusieurs décennies, continue de donner d’excellents résultats. Elle permet toujours de prospecter les postes assez rapidement à la recherche de poissons actifs, et pas uniquement sur le fond. Les populations de sandres dans les grandes retenues (plus de 800 hectares) semblent stables, avec des hauts et des bas au fil des années. Cette espèce se plaît particulièrement dans ces grands milieux. Les introductions de sandres dans les grands lacs se sont très souvent soldées par une explosion des populations en des temps records. Quelques années plus tard, un équilibre est constaté avec des populations stables, mais revues à la baisse.

L’énigme de la période estivale

Les pêcheurs de sandres savent bien qu’après les pêches faciles de l’ouverture, et des quelques semaines qui suivent, les habitudes du carnassier changent avec l’arrivée des grosses chaleurs. Les sandres deviennent alors très difficiles à trouver en lac. Les postes fréquentés à l’ouverture semblent vides et, à toutes les profondeurs, même constat : les sandres deviennent introuvables. Les petits individus de 20 à 35 cm chassent toujours sur les postes à perches sur les bordures, mais ce n’est pas vraiment ces juvéniles qui nous intéressent. A partir de ce constat, plusieurs théories s’affrontent. La plus répandue veut que les sandres se suspendent dans la couche d’eau, durant l’été. Ce comportement a été validé par des pêches d’inventaire avec des filets verticaux, à plusieurs reprises. Il est étonnant de voir des sandres à trois mètres sous la surface et avec 60 mètres d’eau sous les nageoires ! Un autre facteur, qui n’est pas étranger à ce phénomène, est constaté dans de nombreux lacs, en été : la quasiabsence d’oxygène dissous en dessous d’une profondeur qui peut varier de façon conséquente d’un lac à l’autre. L’excès de matière organique crée une dystrophie dans de nombreux lacs français. Le milieu est alors déséquilibré et affiche un taux d’oxygène trèsréduit, qui souvent ne permet pas la survie des poissons. La couche de surface, éclairée par la lumière du soleil, produit encore de l’oxygène, mais elle a tendance à surchauffer en été. La couche où se tiennent les poissons est étroitement liée aux facteurs de température et d’oxygénation. Il est clair que, dans ces conditions exceptionnelles, l’alimentation des poissons est réduite au strict minimum. En tout cas, réfléchissez bien avant de pêcher toute la journée dans 25 mètres d’eau, dans un lac aux eaux noires qui a pris le soleil durant des semaines ! Autre théorie qui a ses partisans : le changement d’alimentation chez le sandre durant l’été. Le sandre mangerait plus d’écrevisses que de poissons durant l’été, notamment en cours d’eau. Ecrevisses ou pas, les sandres de nos rivières et fleuves ont des pics d’alimentation très courts en été et s’alimentent surtout la nuit, n’hésitant pas à venir chasser sur les radiers dans très peu d’eau.
Ce comportement est très fréquent. Pour avoir souvent traîné sur ces lieux à la tombée de la nuit, je sais à quel point la rivière se réveille sur des postes qui paraissent juste bons à pêcher le goujon durant la journée. La conclusion de cette énigme semble plus logiquement s’orienter sur le fait que les sandres ne sont pas au mieux de leur forme quand l’eau est la plus chaude de l’année. Mais, comme rien n’est simple ni figé avec ce poisson, je ne peux passer sous silence les nombreux cas de prises de sandres en plein milieu de l’après-midi par 35 °C à l’ombre dans deux mètres d’eau ! Le carnassier le plus énigmatique de nos eaux n’a pas fini de nous faire naviguer par tous les temps et dans toutes les eaux ! Le plus gros défaut de ce poisson est de figurer à la carte des meilleurs restaurants. Mais notre animal ne manque pas de ressources, sait se faire oublier pour mieux réapparaître.

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