Nymphe à vue hors des sentiers battus…

L’esprit et les techniques de la pêche en nymphe à vue sont les mêmes en petite qu’en grande rivière. En revanche, tout le monde n’a pas la possibilité de pêcher régulièrement la basse rivière d’Ain, la Loue ou le Doubs franco-suisse… Des cours d’eau plus modestes (et pas toujours des “chalk streams”) peuvent également être prospectés par cette technique à condition de faire preuve d’un peu d’imagination et de s’adapter aux contraintes spécifiques à ses rivières. Certains petits cours d’eau voient dériver des phaesant tails depuis vingt-cinq ans et les truites n’y sont pas plus faciles qu’ailleurs… Ils concentrent en outre les difficultés que l’on rencontre en grande rivière en termes de discrétion et de présentation et nous forcent à nous recentrer sur l’essentiel… faute de place ! Voyage au pays de Gulliver nympheur.

Par Jean-Christian Michel

Présentation aval, longue pointe et nymphe légère, voici les fondements communs à la pêche de tous les cours d’eau. Il n’y a rien à retrancher à cela. Mais des adaptations techniques et stratégiques peuvent se révéler nécessaires… car les petites rivières ne se pêchent pas uniquement à l’arbalète !


Petites rivières de plaine

Les truites de ces cours d’eau n’ont pas la possibilité de se réfugier au milieu de la rivière, hors de distance de tir, pour échapper aux pêcheurs. Elles peuvent seulement se cacher sous les berges creuses (là où EDF n’est pas parvenu à détruire la totalité de la capacité d’accueil du cours d’eau…).
Mais ces pauvres farios reçoivent un coup d’arbalète sur le bout du nez dès qu’elles en sortent.
Il en résulte que ces poissons sont très éduqués à ce procédé et deviennent vite imprenables ainsi, même si on les approche en rampant, avec une tenue de camouflage ou à l’aide de quelque autre ruse indigne d’un père de famille respectable. Pour tromper la vigilance de ces truites de bordures hyperstressées, il est nécessaire de les attaquer de plus loin.

Prenez de la distance

Pêcher de loin des truites qui se tiennent près du bord n’est paradoxal qu’en apparence. Un bon garde-fou est d’imaginer un cercle de deux ou trois mètres de rayon dont le poisson serait le centre et de se dire qu’il est interdit d’y faire percuter une nymphe à la surface, aussi légère soit elle. C’est une évidence en grande rivière, mais dans les petits cours d’eau la végétation et le faciès de la rivière nous incitent souvent à “taper court” et à surplomber nos nymphes, choses que ces truites ne pardonnent pas. Nous avons tous, un jour ou l’autre, échoué devant cette truite positionnée juste sous notre scion et qui ignorait nos nymphes en restant raide comme un garde de Buckingham… jusqu’à ce qu’un sillage du fil à la surface ou une branche qui craque ne la fasse fuir. Or, le même poisson était capable de faire des écarts d’un mètre pour s’alimenter quand nous l’observions de plus loin… Il faut respecter ce cercle virtuel dans lequel la truite est en confiance et, surtout, ne pas essayer de lui amener la nymphe dans la gueule, mais au contraire l’inciter à se déplacer pour prendre. On se placera donc bien en amont du poisson et on l’attaquera au moyen d’un lancer conventionnel et d’une nymphe non plombée afin que celle-ci s’approche du poisson sans avoir percuté la surface. Les truites de bordure retrouvent alors plus volontiers leur curiosité naturelle.

Attention au dragage

Lorsque la truite est postée plus au large, il est important de déterminer sur quelle rive le courant “porte” le plus afin de prévoir son posé et sa dérive sans jamais dépasser la veine la plus puissante, sous peine d’accentuer le dragage. Dans les zones calmes, cela n’est pas évident au premier coup d’oeil.
La veine à ne pas dépasser se trouve souvent du côté de la berge la plus abrupte ou au milieu de la rivière, quand son cours est homogène. Ici comme ailleurs, le syndrome poussant à vouloir attaquer le poisson sur la rive d’en face fait des ravages ! Cet élément est important à prendre en compte afin de déterminer la meilleure rive pour attaquer la truite, alors qu’en grande rivière ce point est d’autant moins crucial que le lit de la rivière est large, et son cours homogène.


Un bas de ligne très maniable

Pour ces pêches de bordure, je troque souvent mon bas de ligne progressif de 10 cm en 10 cm pour un modèle plus ramassé au niveau du talon, mais avec une pointe toujours aussi longue. Le but est de parvenir à fouetter facilement avec seulement un ou deux mètres de soie sortie. On me dira, avec raison, qu’il est possible avec un modèle traditionnel et une nymphe légère de fouetter le bas de ligne, sans sortir de soie… mais, quand on est dans les ronces jusqu’au cou et que le moindre battement de canne met le poisson en alerte, il est rassurant de poser son bas de ligne sans gesticuler comme un Xerxès fouettant les eaux… Le bas de ligne en question n’a rien d’extraordinaire, mais il convient assez bien à cette pêche à courte distance.

Sa formule est la suivante :
25 cm de 40 %
30 cm de 35 %
45 cm de 30 %
60 cm de 25 %
75 cm de 17 %
270 cm de 12 %

soit, au total, à peine deux longueurs de canne.
L’ensemble ne monte pas volontiers dans les anneaux et possède une dynamique aléatoire à grande distance, mais il permet de poser en paquet à courte distance d’un simple coup de poignet, chose que je juge plusutile dans les circonstances qui nous intéressent. A vous de juger ! Cette façon de procéder peut se transposer en grande rivière pour pêcher les berges abruptes et encombrées par la végétation, car, contrairement à ce que croient les accros du wading, les truites ne sont pas toujours au beau milieu de la rivière…

Alerte maximale

Bien évidemment, sur ces petits chalk streams, il est interdit de tremper un seul crampon de cuissarde dans l’eau, sous peine de ne jamais voir une truite digne de ce nom. Le pêcheur doit également se tenir très en retrait de la rive, poser le minimum de soie sur l’eau (il est également bon de sous-charger la canne avec une soie plus légère que prévu par le fabricant afin de gagner en discrétion, ce n’est pas un handicap dans cette pêche à courte distance). Enfin, lors des déplacements, on s’approchera toujours de la rivière de façon perpendiculaire, sans jamais longer le cours d’eau, ni pour monter ni pour descendre. Précautions cruciales par eaux basses…

Pêche à vue… mais pas seulement dans les chalk streams !

D’abord, une remarque particulièrement puissante : pour pêcher à vue, il faut y voir. Ce n’est pas le faciès d’écoulement de la rivière mais la clarté de l’eau qui est la condition sine qua non. Aïe, un égaré, se dit alors l’homme d’entendement, il va nous faire le coup de la nymphe à vue en torrent ! Non, pas vraiment…enfin, si ! Connaissez-vous quelqu’un qui est capable de transformer en quelques minutes un superbe torrent vert en vilaine flaque marron… ? Mais EDF, bien sûr ! Il n’y a qu’à fermer les vannes du barrage quand monsieur le Préfet décide qu’il n’y a plus besoin d’eau pour les rafteurs et, si vous avez la chance d’être là avant que le troupeau des randonneurs aquatiques ne vienne piétiner les aprons, alors vous avez la possibilité de pêcher à vue des truites qui voient rarement passer des nymphes légères. (Toute ressemblance avec un torrent vert de Provence serait vraiment fortuite, ndlr.) Vous comprendrez qu’en passant de 20 m2/s à 0,5 m2/s, les cours d’eau changent drastiquement de faciès ! La pêche à vue devient alors possible sur des rivières inatten-dues, même s’il est vrai que le nombre de postes intéressants à pêcher par notre technique est souvent limité. Ces parcours sont en revanche très chaotiques (rochers, falaises, failles, vasques…) et il est rare de pouvoir effectuer de longues dérives dans un courant homogène. La pêche n’y est pas très académique mais elle mérite parfois qu’on s’y attarde.
Les truites ne sont jamais très loin de leur refuge et il convient de les pêcher sur des dérives assez courtes et de préférence en surplomb, afin que le bas de ligne ne soit pas capté par des petits courants qui empêchent la nymphe de couler. On comprend vite que la transparence est en fait tissée d’une multitude de veines d’eau et qu’il faut être une truite pour s’y faufiler ! Afin d’aider la nymphe à couler, on misera plus sur un coup de patte vif et sur la longueur de la pointe et de la cloche formée par celle-ci que sur un posé détendu sur toute la longueur du bas de ligne. Sans employer pour autant des nymphes casquées, il peut-être en revanche nécessaire d’utiliser des modèles plombés à 10 tours de fil de plomb 0,20 mm.
Côté bas de ligne, un modèle progressif habituel (premier brin du talon réalisé avec 45 cm de 40 %) convient bien, mais selon le faciès de la rivière il peut être intéressant de raccourcir le porte-pointe afin d’accentuer l’effet de cassure entre le talon et la pointe lorsqu’il devient nécessaire de faire taper les nymphes, lors de dérives assez courtes. Peu académiques, ces pêches hors des sentiers battus réservent parfois des surprises de taille…

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