Ne draguez plus !

Le dragage ne passionne ni les entomologues, ni les as du fly-tying, et pourtant c’est bien lui qui devrait occuper les pensées du pêcheur à la mouche en été… Dragage de la soie, du bas de ligne et de la nymphe sont autant d’épouvantails pour un poisson sauvage.

Par Jean-Christian Michel

En trahissant ce qui sépare le naturel de l’artificiel, le dragage nous rappelle à notre condition de pauvres pêcheurs, nous qui voulons imiter la nature et faire dériver une nymphe comme si elle était seulement mue par ses contorsions et par la petite bulle de gaz qui l’entraîne vers la surface, portée par le courant, ballottée par les remous.
Nous aimerions que la truite s’intéresse à notre proie comme un ami s’intéresse à nos attentions, et voilà ce maudit bout de fil qui se raidit pour nous ramener au sens des réalités : nous ne sommes que des hommes et notre mouche n’est qu’un leurre. La nymphe drague, puis c’est au tour du fil, à moins que ce ne soit l’inverse, et c’est le refus. Vous voilà seul sur le radier avec votre canne, vos illusions, et votre bas de ligne qui traîne dans le courant en esquissant comme un au revoir.


Qu’est-ce que le dragage ?

Tout ce qui empêche notre nymphe artificielle de dériver comme une proie naturelle, pour la bonne raison qu’elle est entravée par un fil. Les causes peuvent être multiples, la sanction est toujours la même : le poisson refuse de coopérer. Une soie ou un bas de ligne trop tendu, un modèle de nymphe trop lourd ou trop léger, une animation exagérée ou prématurée, un angle d’attaque mal choisi, voici autant de causes directes qui vont écarter notre leurre de la façon dont évoluerait une proie vraisemblable.
Lorsqu’on pratique la pêche en nymphe à vue, on ne sait pas toujours ce qu’il faut faire pour décider une truite à mordre, en revanche il y a deux vérités absolues : la première est de ne pas trop se faire voir et la seconde est d’essayer de trouver ce qui va l’intéresser sans jamais draguer ! Ensuite, si ces conditions sine qua non sont pas remplies, tout peut arriver ! Le dragage peut se traduir de façon visuelle. Nymphe qui coupe les veines d’eau sous la contrainte du fil, ou qui coule perpendiculairement au relâcher.
Bas de ligne qui produit un sillage en surface parce qu’il a été posé de façon trop tendue ou n’a pas été dégraissé. (En été, il n’y a que les sedges qui ont le droit de draguer.) Le petit sillage que trace le bas de ligne au point où il pénètre dans l’eau et au moment où il est happé par le courant, en fin de dérive, a sauvé bien des truites ! Le dragage de la soie et celui du bas de ligne sont les plus faciles à contrôler. Tout le matériel moderne employé pour la pêche en nymphe à vue a été pensé afin de neutraliser ce phénomène, à commencer par les posés. Posé parachute et posé plaqué détendu visent à créer une réserve de soie ou de bas de ligne étalée de façon sinusoïdale à la surface, afin d’absorber le dragage de la nymphe lors de sa phase d’enfoncement, alors que le courant a tendance à tirer sur la ligne.
Ces posés en paquet remplacent le mending (petite boucle de soie renvoyée vers l’amont sans tirer sur le bas de ligne) utilisé jadis par les pêcheurs en noyée ou en sèche, mais qui a l’inconvénient d’être peu discret.
Au-delà de cette stratégie de « pliage » de la soie et du bas de ligne, la dernière partie du bas de ligne est primordiale. La longueur de la pointe, comprise entre 2,70 m et 3,50 m, est à elle seule un fantastique « absorbeur » de dragage. Les pêcheurs qui s’initient à la pêcheen nymphe à vue ont souvent du mal à comprendre pourquoi cette partie terminale doit être si longue, d’autant plus qu’elle est source de crises de nerf mémorables en cas de sacs de noeuds à répétition ! Ils pensent qu’il est plus pédagogique de commencer par apprendre à pêcher à l’aide d’une pointe plus courte qui sera allongée une fois que seront surmontées les difficultés techniques… Grosse erreur ! D’abord parce qu’il ne faut pas avoir honte de s’emmêler les pinceaux, les meilleurs pêcheurs y ont droit également ! Ensuite parce qu’avec une pointe de seulement 1,50 m ou 2 m on ne peut pas faire couler une nymphe légère. Le bas de ligne, d’autant plus tendu qu’il est court, ne peut dériver qu’en draguant et devient alors un épouvantail à poissons.
Mieux vaut un bas de ligne qui se déplie mal plutôt qu’un qui se déploie trop bien. Raccourcissez le talon de votre bas de ligne si vous souhaitez un ensemble talon/pointe plus court… mais ne rognez jamais sur la longueur de la pointe ! Au pire, je préférerai pêcher avec un bas de ligne sans talon plutôt qu’avec une pointe de 2 m ! Le nympheur est avant tout un plieur de bas de ligne. En fait, le dragage est un phénomène autant visuel que sonore. Les poissons sont de véritables machines à percevoir les vibrations. Une truite peut devenir nerveuse ou même déguerpir avant même d’avoir vu un pêcheur, sa nymphe ou son bas de ligne. Elles n’ont pas besoin de pores céphaliques pour savoir ce qui se passe là où elles ne voient pas. Peut-être que les truites perçoivent le dragage à la manière dont nous percevons un bruit. Vous avez peut-être un jour entendu votre pointe, entraînée par un beau poisson, fendre la surface avec un bruit de corde de guitare. Pourquoi le même fil, lorsqu’il évolue plus lentement, mais toujours à une vitesse différente de celle du courant, n’émettrait soudain aucun bruit ? La seule façon de neutraliser momentanément ce phénomène consiste à faire en sorte que notre piège se tende en évoluant à la même vitesse que le courant.
Dès que la ligne ralentit ou accélère la dérive de la nymphe, le dragage n’est pas loin. Dans le cas d’une pêche plein aval, le besoin de tendre le bas de ligne pour animer la nymphe ou anticiper le ferrage et celui de laisser couler librement la nymphe pour qu’elle soit présentée sans dragage sont contradictoires. On peut décomposer une dérive en trois phases : descente de la nymphe, présentation, puis dragage. Il n’existe pas de recette miracle pour supprimer le dragage, mais c’est à nous de prendre en compte le maximum de paramètres afin que la phase de présentation soit optimale. En nymphe à vue, une nymphe artificielle est pêchante seulement sur une portion limité de dérive.

De la même veine

Cette portion est d’autant plus limitée que la nymphe est lourde et le bas de ligne tendu. Vérité que les pêcheurs d’ombre savent contourner en pêchant plein amont, mais en effectuant leur dérive dans une seule veine d’eau ! Pour la truite, les pêcheurs d’eaux rapides qui procèdent avec une mouche indicateur et une nymphe casquée exploitent la même lucarne… le dragage étant en partie absorbé par la sèche qui sert d’indicateur.
Que la pêche s’effectue vers l’amont ou vers l’aval, l’angle de présentation doit être le plus fermé possible. Mais, une fois cet angle optimisé, le risque est grand que le dragage ne soit plus provoqué par le bas de ligne mais par le poids de la nymphe ! Pour les purs et durs de la nymphe à vue en dérive aval, le dragage est le pire ennemi, mais quoi de plus gratifiant que de savoir que c’est la main et la réflexion du pêcheur qui sont parvenus à prendre le poisson plutôt qu’un instrument ou une attitude machinale.
Le dragage est inévitable, il faut apprendre à le comprendre, à le maîtriser et à s’en servir pour faire évoluer nos leurres.

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