L’héritage d’Henri Bresson

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« Le sorcier de Vesoul » mort le 27 août dernier à l’age de 86 ans, ne s’est pas contenté d’inventer la french tricolore, l’une des plus célèbres mouches au monde, il a popularisé avant l’heure des matériels et une conception qui étaient très proches de celles des champions actuels. Seule différence, lui ne pêchait qu’en sèche.

par Vincent Lalu

La disparition d’Henri Bresson est une nouvelle occasion (elles ne sont pas si nombreuses) de se demander ce qui construit la légende des pêcheurs de légende. Des centaines, voire des milliers de pêcheurs à la mouche ont dans leur boîte quelques-unes des mouches, la french tricolore, la peute, la sauvage, qui ont servi de ciment à l’édification de cette légende. Et puis il y a les récits, les témoignages, la rumeur.
Cela a commencé dans les années soixante par un article du Reader Digest sobrement intitulé:
« l’homme qui voit les truites sous les pierres ». Puis il y a eu les exploits, les démonstrations : Bresson était d’abord un showman qui aimait le contact du public. Il avait compris, parmi les premiers que la pêche à la mouche peut être un spectacle et rien ne l’excitait plus que d’attaquer une truite difficile en plein soleil devant une demi-douzaine de spectateurs qui deviendraient ensuite les témoins, les apôtres de sa parole halieutique.
L’impact du livre que nous avons écrit ensemble* (plus de 20 000 exemplaires à ce jour en deux éditions ) a également contribué à faire d’Henri Bresson une icône de la pêche à la mouche.
Pourtant ce n’est pas cela qui fera de lui une figure incontournable de l’histoire des rivières francomtoises, une référence aussi importante que celle des grands anciens, anglais ou français de Halford à de Boisset, qui tous ont marqué leur époque. Ce qu’il faut retenir d’Henri Bresson c’est qu’il fut le précurseur des pêcheurs modernes et notamment de ceux dont il se croyait – à tort – le rival. Cette proximité s’est manifestée dans trois domaines : l’équipement, la lecture de la rivière et l’approche du poisson, autant dire dans les trois domaines où se fait encore plus aujourd’hui qu’hier la différence entre bons pêcheurs et pêcheurs moyens.

L’équipement d’abord

Bresson a été l’un des premiers, peut-être le premier à comprendre qu’il fallait pêcher fin. A une époque où les moucheurs descendaient rarement en dessous du 16/100, (plus de 20 au coup du soir), lui ne dépassait que très rarement le 12/100, montant un bout de 16/100 uniquement pour attaquer les très gros poissons, sa réputation de brise tout ayant valu à la « tordue » d’être attaquée en 20/100. Très nouveau aussi pour l’époque, la longueur du bas de ligne. Bresson utilisait des pointes très longues (2 m pour un total de 5 à 6 m) alors que la tendance était plutôt au bas de ligne prêt à pêcher de moins de 3 m avec ou sans noeuds. Ce choix lui permettait de présenter ses fameuses mouches d’ensemble de façon parfaitement naturelle. Il avait ainsi très vite compris qu’une présentation rectiligne empêchait l’artificielle d’être pêchante sur plus de quelques dizaines de centimètres.
De toutes les mouches du « sorcier de Vesoul », celle qui incarne le mieux ce souci d’une allure naturelle propre à séduire d’abord les poissons avant de plaire aux pêcheurs est sans discussion possible la french tricolore, palmer génial qui selon la taille, la couleur du corps et la tonalité peut encore aujourd’hui développer un potentiel de séduction qui va de la mouche de mai (hameçon de 12 pour hackles clairs) à la fourmi (hameçon 18-20 pour hackles foncés). Avoir des french dans sa boîte est une sorte d’assurance tout risque qui permet de faire face à beaucoup de situations n’importe où dans le monde. En y ajoutant des jeck sedge de Mémé Devaux, des pheasant tail, deux trois gamares, quelques parachutes tchèques et autant de têtes oranges le pêcheur peut voyager tranquille.

La lecture de la rivière

Bresson était plutôt un adepte de la mouche sèche mais sa façon d’aborder les poissons était déjà celle d’un spécialiste de la nymphe à vue. Il s’intéressait bien sûr aux gobages, mais pas seulement. Son exceptionnelle acuité visuelle (15/10 aux deux yeux) lui permettait d’attaquer surtout des truites et des ombres déjà en poste même s’ils n’étaient pas encore gobeurs. Son talent étant de les décider à prendre une mouche en surface quand ils étaient attablés sur des nymphes.

L’approche du poisson enfin

C’est dans ce domaine qu’il fut à mon sens le plus « sorcier ». Henri avait un côté attentif et discret que je n’ai pas rencontré souvent par la suite, sinon du côté des spécialistes de la grosse truite comme Boisson, Morillas ou Treille. Il n’entrait presque jamais dans l’eau et abordait les rives des rivières où il pêchait avec d’infinies précautions.
Son problème n’étant pas de pêcher amont ou aval mais d’avoir vu avant d’être vu. Il était ainsi capable de faire l’arbre mort pendant qu’une mémère venait tourner devant ses pieds puis de poser sa mouche très vite dans son dos avant de ferrer au passage suivant qui était très souvent le bon.
J’ai pensé au moment de sa mort à cet après-midi d’août où il m’avait ainsi fait une démonstration de pêche furtive des truites du Haut- Ognon, des poissons que le seul fait de poser le pied dans l’eau faisait déguerpir et qu’il parvenait lui à amadouer.
Et je me suis demandé si c’était ainsi, sur la pointe des pieds, qu’il était entré au paradis des pêcheurs…

* Le Sorcier de Vesoul, ré-édition La Vie du Rail.

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