Au bon temps des cerises

L’Argentine, son tango, ses gauchos, son équipe nationale de
football, mais aussi et surtout ses truites ! Nos deux tourtereaux globetrotteurs
se sont envolés vers la province de Neuquén, à l’est du pays, qui – c’est un
tort – est bien moins connue que la Patagonie. Suivez
les guides en plein pays Mapuche (Indiens d’Argentine et du Chili) !

Réfugiés à l’ombre d’un tilleul centenaire, nous nous protégeons des redoutables rayons du soleil qui, au zénith, se glissent dans le trou d’ozone et dessèchent la végétation et les irraisonnables pêcheurs que nous sommes. Sur la table improvisée, faite de quelques planches, un repas nous attend, où abondent crudités et fruits du jardin, préparé par Paola, notre hôtesse.
Déjà Alex en a profité pour se glisser sur le banc et oublier ses genoux usés et douloureux après une longue matinée de pêche.
— Alors Jean-Pierre, comment trouves-tu le Quillen ? questionne-t-il avec un sourire.
— Exactement comme nous l’avons laissé il y a seize ans ! Autant de truites et pas plus de pêcheurs ! rétorqué-je tout en me mettant à table.
— Cette année, les hatches, mais comment dit-on… les éclosions, sont petites car l’eau est à 62° Fahrenheit ! dit-il avec son fort accent américain. Katy, qui est heureusement là, précise que cela fait autour de 17 °C et que cette température peut expliquer l’absence de farios.
Comme nous, elles doivent être calées dans un coin frais.
— Paola m’a dit que tu viens ici depuis dix ans et toujours à la fin janvier, serait- ce parce qu’il y a beaucoup de mouches à cette période ?
— Je ne sais pas, peut-être…, mais c’est surtout parce que je me libère plus facilement à cette période.
De toute façon, je crois que quel que soit le moment on n’est jamais déçu par le Quillen et passer un moment chez Paola est un vrai bonheur…
— Depuis quand êtes-vous en Argentine ?
— Nous sommes arrivés à la mi-janvier, le jour où il y a eu cette énorme tempête et quelques averses qui ont à peine mouillé la terre avide d’eau après cinq mois de sécheresse.

Coup de chance, nous avons pêché durant ces deux jours les lacs Hess et Fonck, juste en face du Manso lodge. La pêche à vue en marchant le long des plages protégées du vent a été extraordinaire et du bateau, malgré les grosses vagues, en faisant les bordures, des poissons de 4 à 5 livres ont bien voulu de nos libellules et des quelques insectes terrestres que nous leur avons présentés. Le temps de revenir à Bariloche et de faire les quatre heures de route qui nous séparent de Junin de los Andes, et nous avons retrouvé le soleil.
Après une nuit de repos, au lever du jour, avant de commencer sa journée de travail, Franky, le propriétaire des cabanas où nous logions, a insisté pour nous accompagner au Malleo, afin de nous montrer ses coins préférés.
Et là, une chose extraordinaire nous est arrivée ! Le premier endroit où il nous a amenés était celui que j’avais pêché lors de mon dernier après-midi en Argentine, il y a seize ans ! Imaginez la coïncidence ! Ce jour-là, je l’avais pêché au niveau de la réserve Mapuche et vers 13-14 heures, voyant le vent forcir, j’avais repris la voiture et longé la rivière jusqu’à trouver une zone abritée. Sous les arbres, à l’aplomb d’une rive abrupte, j’avais immédiatement repéré d’énormes poissons qui faisaient des sillages à la surface de l’eau. Durant plus d’une heure j’avais observé leurs gobages sans pouvoir trouver ce qu’il y avait dans leur assiette ! Après de nombreux essais infructueux, je décidai d’y voir de plus près et de me pencher à la surface de l’eau en m’accrochant à une solide branche, et c’est à la suite de cela que je m’aperçus que ma main était couverte d’un enduit gluant et verdâtre. En regardant les feuilles que j’avais agrippées, j’ai compris que j’avais écrasé de petites chenilles verdâtres qui envahissaient les saules. Lors de bourrasques, elles tombaient de l’arbre et offraient un fabuleux festin aux truites. Pour être honnête, et parce que Katy va me rappeler à l’ordre si je ne le mentionne pas, elle m’avait signalé en arrivant que des “choses” tombaient de l’arbre… Mais mes oeillères en ce temps-là devaient être un peu trop grandes. Ayant toujours sur moi un petit kit de montage, je fis rapidement une imitation grossière de ces larves et fus immédiatement récompensé.

Donc, nous nous sommes retrouvés exactement au même endroit et, vu la chaleur qui sévissait dans le coin depuis des semaines, ces chenilles, cette année-là s’étaient très vite multipliées et abondaient comme à l’époque au mois de mars ! Voilà comment durant trois jours, après les éclosions, nous avons traîné à l’ombre des saules et sur leurs branches à la recherche de grosses truites boulimiques et gargantuesques qui se gavaient sans répit !” Paola ayant apporté le repas, nous nous jetons, morts de faim, sur les plats délicieux.
On les aurait dégustés en silence si elle ne nous avait pas fait la surprise de nous parler en français :
— Savez-vous que le tilleul et les séquoias qui nous entourent ont été plantés à la fin du XIXe siècle par mes ancêtres d’origine française ? dit-elle avec fierté.
— Ah, c’est donc pour cela que les aquarelles accrochées dans la maison ont des commentaires en français ! commente Katy en se servant une grosse part de tarte à la fraise.
— C’est mon grand-oncle qui les a dessinées. Toute sa vie il a peint, y compris lors des moments les plus difficiles. Lors de la guerre de 14-18, ils étaient quatre frères à retourner en France pour s’engager comme volontaires, et seulement deux en sont revenus… Même dans les tranchées, il a fait un journal illustré d’aquarelles !” Ce sont très certainement des histoires simples mais marquantes de ce genre qui expliquent pourquoi, tout en conservant une âme avant tout argentine, les gens de ce pays gardent toujours des attaches, de fragiles petites racines, les uns au pays Basque ou au pays de Galles, d’autres en Ecosse, en Italie ou en Espagne, ce qui crée une complicité immédiate et un accueil chaleureux.
— Mais, Paola, où avezvous appris le français ? demandé- je, étonné de la voir si bien maîtriser la langue de Molière.
— Je l’ai un peu entendu parler à la maison, mais c’est surtout en lisant Astérix que je me suis perfectionnée.
Cela m’a d’ailleurs joué des tours, car la première fois que j’ai proposé à des Français une cervoise en présentant des bières, ils ont bien rigolé !” répondit-elle en souriant.
Après un délicieux repas et une petite sieste, nous voilà fin prêts pour une partie de pêche. Alex se propose de nous amener dans ces coins secrets tout proches de l’estancia.
En voyant à l’ombre des arbres les discrets et paisibles gobages, nos cerveaux embrumés par la chaleur et la trop courte sieste reconnectent immédiatement tous les neurones sur le “programme pêche-grosses truites”. Le festival qui commence va durer deux jours.

C’est ainsi qu’en utilisant les gusanos, cette manne tombée du ciel tant convoitée par les truites durant les chaudes après-midi, et quelques may-fly en début et fin de journée, sans trop musarder, nous faisons connaissance avec les dames au bel embonpoint du Quillen.
Sûr que “tout est bon chez elle et qu’il n’y a rien à jeter”, à part peut être la partie privée amont, difficile d’accès, aux rives souvent très encombrées et au “wading” difficile.
Habités par ce besoin insatiable de découvrir de nouvelles rivières, nous reprenons la route jusqu’à San Martin de los Andes, et empruntons une piste qui suit un chapelet de lacs et de courtes et magnifiques rivières qui les drainent jusqu’au Rio Filo Hua Hum. Celui-ci prend sa source dans les montagnes enneigées toutes proches qui barrent l’horizon. Ici aussi, au milieu d’une immense estancia, il est permis de remonter les berges et de pêcher sur plusieurs kilomètres.
Avant de se jeter dans le lac, la rivière se divise en deux branches : l’une au courant rapide, et l’autre, rive droite, où elle traîne, peu pressée de perdre son nom. Dès les premiers pas le long des berges, nous repérons de très beaux poissons qui, au moindre mouvement, se réveillent immédiatement de leur sieste.

Avec des eaux basses et des rives surélevées, même à quatre pattes et malgré nos très longs bas de ligne, aucune truite ne mord à l’hameçon ! Il aura fallu s’éloigner à une dizaine de mètres dans le pré et lancer à l’aveuglette pour en décider une ! Mais rien ne sert de courir… Et avant d’atteindre le bras principal nous décidons de prendre des forces. Le menu du jour est fort appétissant et se compose de tomates, d’un vieux fromage de brebis, de pastèque, de pêches et d’une montagne de cerises, le tout arrosé d’eau fraîche puisée dans la rivière. J’ai toujours pensé qu’une bonne rivière est celle dont on peut boire l’eau en toute confiance, en prenant garde toutefois de ne pas avaler un alevin ! Or, ici, comme dans la plupart des cours d’eau en Patagonie, c’est le cas ! Tranquillement nous prenons notre repas et, après un brin de sieste (encore une !), confiants, nous poursuivons notre chemin.

A 16 heures, sous un soleil de plomb, il ne faut pas s’attendre à voir une éclosion.
Aussi, c’est en offrant dans les petits courants des french tricolore que nous abusons sans vergogne jusqu’au soir de la confiance de ces truites plutôt naïves. Un repli stratégique à Junin de los Andes puis, après être allés à une foire agricole avec concours de dressage de chevaux, qui rassemble les gauchos de la région, nous voilà cavalant vers la partie amont du Malleo. Le parcours dans l’estancia San Huberto est incontournable, aussi avons-nous décidé de prendre un guide afin d’assurer la journée de pêche dans cet endroit mythique.
Pile au rendez-vous, Marcello nous rejoint comme prévu à 8 heures du matin accompagné… d’un vent à décorner tous les boeufs de la vallée ! Et Dieu sait qu’il y en a ! Face au Lanin, ce magnifique cône volcanique dressé en bordure de la vallée qui cache son cratère sous la neige comme pour faire oublier qu’il “ne dort que d’un oeil”, le nez au vent, les yeux rivés vers la chaîne de montagnes qui nous domine, on aurait pu en oublier durant un court instant la rivière si, au milieu des vagues, nous n’avions repéré de discrets gobages. Ce qui suit, il est préférable de l’oublier et, heureusement, cela n’a pas duré bien longtemps. En effet, entre les herbiers, dans chaque veine d’eau qui serpente, les truites viennent aspirer les mouches apportées par ces véritables tapis roulants. Même en me rapprochant des poissons, mes lancés contrariés par de très fortes rafales de vent tourbillonnant n’arrivent pas à avoir la précision suffisante et offrent des mouches qui draguent immédiatement et finissent par alerter toute la faune aquatique environnante ! C’est dans ces circonstances difficiles qu’on apprécie d’avoir un guide ou, du moins, d’être accompagné par une personne qui connaît bien la rivière. Sans perdre de temps, Marcello nous conduit dans une courbe bien protégée par d’épais saules. Une éclosion de mayfly survient, accompagnée de milliers de petits sedges qui s’échappent des arbustes malmenés par les bourrasques et finissent, pour certains, par tomber à l’eau, faisant le bonheur des truites, qui s’en délectent.

Malgré ces terribles conditions, c’est sur un plateau que Marcello nous offre, durant cette dure journée, un nombre invraisemblable de truites. Bravo amigo ! Une fois parcourue la dizaine de kilomètres qui nous séparent du Rio Chimehuin, nous faisons connaissance avec cette superbe rivière. Les saules ici aussi ont les mêmes visiteurs, nous montons la larve adéquate et après nous être affrontés avec quelques truites, nous voilà déjà au coup du soir.
Avant de se cacher derrière les montagnes, le soleil étire les ombres des arbres, qui finissent par se diluer dans la nuit naissante. Tandis que les étoiles prennent possession du ciel, comme lors de mon premier voyage, j’ai l’impression devant l’immensité de la voûte céleste, durant un instant, d’être seul au monde et de pouvoir cueillir les étoiles qui scintillent à portée de main. Trois grosses mouches qui s’envolent, quelques bruyants gobages, et me revoilà les pieds sur terre. Prévenus qu’il y a encore parfois, au crépuscule, des éclosions d’Hexagenia, de grosses mouches qui ressemblent aux mouches de mai, nous en avons avant la nuit accroché des imitations à un gros bas de ligne en espérant cet instant. Je dois dire que cette ultime demi-heure de pêche en Patagonie m’a réconcilié avec les coups du soir.
Tandis que notre avion, sur le chemin du retour, fait un saut au-dessus de l’équateur pour se diriger vers un rude hiver, je fais un rêve étrange. Vous pensez que c’est d’une pêche miraculeuse ? Que nenni, c’est d’un énorme cerisier couvert de fruits qui me tend ses branches ! La cerise sur le gâteau, en quelque sorte !

Guide pratique

• Où loger
– A San Carlos de Bariloche
A partir de cette
ville, on peut aller pêcher à moins d’une heure de route les lacs Hess
et Fonck. L’accès est aisé et il est possible de pêcher seul. Dans ce
cas, un float tube est souhaitable ou bien il faut faire appel aux
guides du magnifique lodge tout proche :
Rio Manso lodge
www.riomansolodge.com
– A Junin de los Andes
Très proche du Malleo
et du Chimehuin, c’est la ville idéale pour le camp de base.
– A San Martin de los Andes C’est une ville très
sympathique et la plus proche du Filo Hua Hum.
Hôtel Wesley
info@wesleyhouse.com.ar www.wesleyhouse.com.ar

• Les guides de pêche
Un
guide de pêche peut être parfois utile, surtout si les conditions ne
sont pas très favorables.
Attention : il est nécessaire d’en faire la réservation quelques mois avant le séjour.
Carlos
Viscarro chez Troutscout Patagonia
E-mail:
tuqui@troutscoutpatagonia.com.ar
www.troutscoutpatagonia.com
Patagonia
outfitters
E-mail : info@patagonia-outfitters.com
www.patagonia-outfitters.com

• Le permis de pêche
S’il est très facile
de se le procurer lors d’un séjour dans un lodge de pêche, ce n’est pas
toujours le cas ailleurs. Aussi, il est souhaitable de l’acheter à
l’office de tourisme à Bariloche, à San Martin ou à Junin de los Andes.


Les magasins de pêche
Jorge Cardillo Villegas 1061 San Martin de los
Andes Tél. : + (54) 2972 428372 E-mail : cardillo@smandes.com.ar
www.jorgecardillo.com Jorge, le très sympathique propriétaire du
magasin, n’est pas avare d’informations et il est très au courant des
éclosions du moment.

• Buenos Aires
Comme dans toutes les grandes
métropoles il faut éviter certains quartiers, notamment la nuit. Sinon,
c’est une ville intéressante à visiter et où il est possible de faire
quelques achats. Attention toutefois aux faux taxis qui rançonnent les
touristes à l’aéroport. Pour éviter de telles mésaventures, il est
conseillé de réserver le transfert.
Il suffit de donner votre numéro
du vol et un taxi vous attendra à l’arrivée Manuel Tienda Leon
www.manueltiendaleon.com.ar

• Autres adresses utiles
www.argentina.travel

L’organisation d’un tel séjour en Patagonie n’est
pas très compliquée si on maîtrise l’espagnol ou l’anglais et qu’on est
habitué à voyager. Ceux qui préfèrent des séjours clés en main peuvent
s’adresser à Planet Flyfishing (www.planetflyfishing.com), qui propose
de pêcher la plupart des rivières présentées. Ceux qui ne disposent que
d’un petit budget pourront loger dans les campings situés près de la
plupart des rivières décrites.

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