Débat : Slovénie, un Paradis perdu ?

C’est l’histoire d’un pêcheur qui revient pêcher les rivières slovènes près d’un quart de siècle plus tard. C’est aussi l’histoire d’un exilé halieutique qui fuit les eaux devenues insalubres de son pays et qui, tel un poisson migrateur, vient se ressourcer dans les courants purs de la majestueuse Sava Bohinjka. Mais peut-être aurait-il mieux fait de rester chez lui… Ce qui pourrait être le commencement d’un roman divertissant n’est que la triste réalité. Cet article, rédigé sous la forme d’un billet d’humeur, compte sur vos réactions pour initier un mouvement de contestation de la gestion déplorable des rivières de Slovénie.

Par Philippe Boisson

22 ans que je n’étais pas retourné en Slovénie. 22 ans durant lesquels je m’étais juré de ne jamais plus y reposer mes waders. J’avais tout juste 22 ans à l’époque et je n’avais pas compris pourquoi aller chercher ailleurs ce que l’on avait – en beaucoup mieux – à la maison ! Dès lors que chaque jour, la Loue et le Doubs comblaient mes petits espoirs de jeune pêcheur à la mouche. Les temps ont bien changé. Les rivières comtoises sont au plus mal, en sursis même puisque l’hiver qui commence à peine recense déjà quelques poissons malades et que rien ne laisse présager un avenir meilleur pour le moment. L’idée d’un retour à la pêche des eaux slovènes est née d’un renoncement à partir dans le Montana pour des raisons de dates un peu tardives mais aussi la perspective d’un séjour bien trop court pour une destination aussi lointaine. Il y a peu de temps de cela, un ami, bon connaisseur des rivières comtoises, me confiait qu’il était allé plusieurs fois pêcher en Slovénie et qu’il n’avait pas eu l’impression de pêcher dans un “réservoir”. Un autre s’était avéré ravi de prendre 50 truites par jour, dont 80% d’arc-en-ciel portions, sur un petit affluent de la Sava Dolinka.
Les franc-comtois, dont je suis, se voient aujourd’hui contraints d’aller chercher ailleurs ce qu’ils n’ont plus chez eux. Bien sûr qu’il est encore possible de pêcher à la mouche sur le Doubs et sur certains parcours de la Loue. Bien sûr que les rivières du Jura restent encore relativement riches en truites sauvages. Mais lorsqu’on a connu ces rivières dans de meilleures conditions et que l’on lutte aujourd’hui pour l’amélioration de leur état, difficile de faire comme si de rien n’était. En Europe, les rivières où la pêche à vue est possible ne sont pas légions. Cela exclut les pays situés au nord de la France comme la Suède, la Finlande, l’Écosse ou encore l’Islande, aux eaux très sombres. De ce point de vue, la Slovénie offre des rivières merveilleuses, comme la Sava Bohinjka, une rivière d’émeraude qui finit sa course dans le Danube à Belgrade, après avoir traversé la Croatie.
Une rivière qui a aussi connu les guerres, accueilli sur ses rives le camp d’extermination des tziganes et des juifs de Jasenovac durant la seconde guerre mondiale. Une rivière, qui pourtant, dans son cours amont, tout proche de Bled, compte encore une belle population d’ombres et de huchons. Les pêcheurs français ont la fâcheuse tendance de trouver l’herbe toujours plus verte dans le pré du voisin… Ainsi ai-je maintes fois entendu dire que les Slovènes savaient, mieux que nous, régler les problèmes de pollution et que leurs rivières en étaient indemnes. C’est vrai que lorsque l’on découvre la Sava Bohinjka pour la première fois, il y a de quoi penser que nous sommes vraiment nuls en matière d’épuration des eaux usées dans notre pays. Quelle merveille ! Tellement claire que les ombres semblent au premier abord absents tant leur mimétisme les pousse à la transparence la plus complète. Pour comprendre ce “miracle”, il suffit de remonter la rivière sur une quinzaine de kilomètres en amont du parcours no-kill, jusqu’au lac Bohinj. La Sava Bohinjka naît de la réunion d’une multitude de sources, aidée par la fonte des neiges au coeur du cirque montagneux qui domine le lac, avec son plus haut sommet qui culmine tout de même à 2500 m. De cette conjonction d’eau pure naît la Savica, un cours d’eau qui finit très vite sa course dans le lac. En réalité, il s’agit déjà de la Sava Bohinjka, mais les Slovènes n’ont pas d’équivalent pour donner des noms différents à une seule et même rivière. Dès la sortie du lac (toute la zone montagneuse et le lac font partie du Parc national de Triglav), la Sava Bohinjka affiche déjà un débit de plusieurs dizaines de m³/seconde et la pêche y est directement praticable. Pas d’agriculture, très peu d’habitations, quelques hôtels, et un milieu calcaire, certes, mais beaucoup moins riche que la Loue par exemple, donc beaucoup moins productif en végétaux à l’état naturel.
Nous sommes ici dans la configuration d’une rivière dont l’eau passe en quelques kilomètres d’un environnement de haute montagne préservée, à celle d’une région de moyenne montagne jalonnée de quelques villages. Ce régime hydrographique très particulier semble donner à la Sava Bohinjka un avenir radieux dans ce monde et ce pays qui a bien changé pourtant depuis son entrée dans la communauté européenne le 1er mai 2004. Deux jours de crue (ça monte très vite et très fort ! ) nous ont poussé à pêcher la Krka (prononcer Keurka), une rivière du sud du pays à la géologie très différente de celle de la Sava. Comparable aux sources vauclusiennes de la Loue, de la Cuisance, du Lison et bien sûr de la Sorgue, la source de la Krka naît d’un vaste réseau souterrain karstique. Dès sa sortie de la roche, la Krka débite une quinzaine de m³/seconde. Excepté la source elle-même, visitée par des centaines de touristes et de spéléologues et fermée à la pêche, le parcours commence très vite par un “trophy part”, qui prend la nature à contre pied. Sur la Krka, les grosses truites ont choisi l’amont du cours d’eau et les petites l’aval ! Elle n’ont bien entendu rien choisi du tout, puisque cette rivière, qui a l’origine devait être un véritable joyaux écologique, est aujourd’hui truffée d’arc-en- ciel et de farios aux nageoires rognées. En fin de saison, le “trophy part” et ses truites de plusieurs kilos était vide, tout comme la très grande majorité du parcours. Seuls les abords des ponts s’animaient de nombreux gobages, car ces truites aiment se tenir en groupe, comme dans les bassins qui les ont vues naître. Nous sommes alors remontés en amont du pont de Velike Lese pour découvrir la rivière. Passé 500 ou 600 mètres en amont du pont, plus une seule truite mais une immense cage à demi immergée, peuplée d’une vingtaine de truite arc-enciel qui attendaient qu’on vienne les libérer, suite au coup de fil d’un dépositaire de cartes annonçant au garde-pêche la venue providentielle d’un groupe de touristes pêcheurs. Notre groupe, composé de trois personnes n’était sans doute pas assez “rentable” pour autoriser la libération des truites. Tant mieux ! Jonché d’algues filamenteuses (les mêmes que chez nous), le fond de la Krka rappelle celui de la Loue actuelle. Quelques ombrets survivent dans ce cloaque et les truites mesurent à peu près toutes la même taille, c’est-à-dire entre 25 et 35 cm. Pas une station d’épuration en vue et le peu d’agriculture traditionnelle rencontré suffit à dégrader la rivière. Pas une seule trace non plus des truites autochtones, comme d’ailleurs dans la Sava Bohinjka et dans la Radovna. La belle Sava Bohinjka et ses blancs galets subit elle aussi le rempoissonnement massif en truites arc-en-ciel. Quel ne fut pas notre désarroi de voir le garde-pêche, qui, venant de contrôler nos permis, (à 59 euros la journée) jetait des poignées de granulés depuis le pont pour nourrir les truites. Il est évident qu’une telle population de truites originaire d’élevage, en plus des ombres et des huchons, génère une biomasse bien supérieure à ce que peut produire cette belle mais pauvre rivière. Inutile d’être titulaire d’un DESS en hydrobiologie pour comprendre qu’une rivière de montagne comme certaines rivières slovènes ne peut donner vie à autant de truites d’un poids élevé à l’état naturel. Ces truites existent, non pas parce que les slovènes sont de bons hydrobiologistes, ou parce que les pêcheurs y pratiquent le no-kill, ou encore parce que leurs rivières sont soit disant pures comme de l’eau de roche, mais tout simplement parce que la pêche y est devenue une activité commerciale depuis bien longtemps.


A qui la faute ?

Les ombres de la Sava Bohinjka sont donc en concurrence alimentaire avec les arc-en-ciel et une partie de leur fraie est dévastée par ces mêmes truites. Tout pisciculteur honnête ne peut nier l’instinct de prédation des arcs sur une fraie d’ombres ou de tout autre poisson, puis plus tard sur les alevins. De plus, il subsiste toujours un risque important de propagation de maladies liées à ll’élevage qui pourraient être transmises aux ombres par ces poissons. Sans les arc-en-ciel, la Sava Bohinjka resterait l’une des meilleures rivières pour la pêche de l’ombre et du huchon d’Europe centrale sinon la meilleure et sans doute pour beaucoup l’une des plus belles. Alors pourquoi transformer ce sanctuaire, car s’en est un,en “truitodrome” pour des pêcheurs qui n’en sont pas ? La grande majorité des pêcheurs français, italiens, allemands, anglais ou japonais acceptent ça et trouvent même souvent intéressant de prendre 50 arcs calibrées par journée de pêche. Il se vend 200 cartes journalières par jour en été sur la Sava et la Radovna. Ça fait tout de même beaucoup de pêcheurs qui acceptent de pêcher ces poissons ! Notons au passage que la Radovna, très belle petite rivière affluent de la Sava Dolinka, est presque intégralement peuplée de truites arc-en-ciel d’une trentaine de centimètres ainsi que d’une faible part de truite farios, elles aussi issues de rempoissonnement. Cette horrible réalité incombe sans doute plus aux pêcheurs étrangers qu’aux gestionnaires slovènes, qui de mon point de vue, manquent tout de même d’autorité et de courage pour inverser la manoeuvre. Ces mêmes “gestionnaires” ont bien failli perdre la souche endémique de truite marmoratta (Salmo trutta marmoratta) qui s’est croisée avec celle des truites farios d’élevages (Salmo bassinus, Salmo poubellus…) sur la Soca et l’Idrijca. Et ils ont finalement interdit l’introduction de truites farios sur ces rivières, juste avant qu’il ne soit définitivement trop tard.


Vers le tout artificiel

Ce pays qui a appartenu à l’Empire Austro-Hongrois, en partie à l’Italie, qui a connu le communisme, qui a lutté pour son indépendance, ne se pose pas de questions métaphysiques. La politique de rempoissonnement massif n’est pour autant pas nouvelle. Elle date de la fin de l’époque communiste et de l’indépendance du pays. Les souches de truites locales ont quasiment toutes été perdues. Les ombres attendent leur tour, ce qui finira bien par arriver sur le long terme. Notez que la notion de “long terme” n’est dans ce cas qu’un éclair comparée à l’histoire de l’évolution des ombres de Slovénie. On a le droit d’être un pêcheur aimant la facilité, pour qui la recherche des poissons sauvages doit rester une affaire de spécialistes, mais on a pas le droit de cautionner des pratiques qui risquent d’anéantir ce qui compte comme étant les dernières populations sauvages d’ombres, de huchons ou de truites d’Europe centrale ou d’ailleurs. Cela m’horrifie qu’à l’avenir d’autres rivières suivent à leur tour cette mode du tout artificiel. Une tendance qui ne fait que masquer la nostalgie pour un monde et une époque prétendus disparus.
On enterre un peu vite ce qui peut encore être sauvegardé, pour la simple raison puérile qu’on aime bien faire de scores faciles à la pêche… Aujourd’hui, j’ai honte d’être pêcheur à la mouche ; cette belle activité, pratiquée par des gens qui méprisent les pêcheurs au lancer (en Slovénie, ils n’ont tout simplement pas le droit de pêcher), sont persuadés d’avoir tout compris aux écosystèmes aquatiques, pensent que la simple pratique du no-kill résoudra les effets des pires pollutions à venir, et sont cependant en train de commettre l’irréparable… Pour ce qui est du parcours no-kill de la Sava Bohinjka en effet, remettre les truites à l’eau est une forme de pollution très grave vis-à-vis des ombres, des huchons et de la rivière en général.


Un mouvement à initier

La Sava, rivière martyre, n’a t-elle pas échappé plusieurs fois à l’enfer pour qu’au final, ce ne soient pas les guerres qui lui portent le coup de grâce, mais les pêcheurs à la mouche, touristes aisés qui vivent dans des pays en paix, inconscients de leur addiction à la société de consommation qui est la leur, qui s’en chargent ? Il est temps de balayer devant notre porte et de prendre nos responsabilités. J’espère que cet article suscitera de vives réactions et que vous serez nombreux à prendre conscience (si ce n’est déjà fait) de l’ampleur du problème.
Beaucoup d’entre-nous ont été, comme moi, déçus par la pêche en Slovénie. Ils ont choisi de ne plus y retourner, sans pour autant faire savoir leur mécontentement. Un mouvement de contestation conséquent serait dès lors l’occasion de l’exprimer clairement aux autorités slovènes. Peut-être penserez-vous que cette démarche est utopique, mais c’est la seule solution, j’en suis convaincu, de voir un jour les choses évoluer.

N’hésitez donc pas à déposer vos commentaires par e-mail à la rédaction (redaction@peches-sportives.com), ou bien par courrier à Pêches sportives, 11 rue de Milan, 75009 Paris.

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