Récit : La fin d’une géante

Truite

Nous avions découvert son existence au moi de mai. C’est Ange qui l’avait trouvée, mon frère Ange. Il ne pêchait pas, il l’avait sauvée. Elle était pourtant en bien mauvaise posture. Elle baillait sur le fl anc contre un rocher. Avec un bâton il était parvenu à la rapprocher de la plage. Notre truite était exténuée ; sans doute à cause de ce maudit nylon qu’elle traînait depuis des semaines. L’archange avait coupé le fi l au plus profond de la gueule (l’hameçon était invisible) et pendant une demi- heure il avait tenu la truite face au courant afi n qu’elle reprenne ses esprits.

Puis il avait peu à peu vu disparaître sa caudale d’éléphant dans le rapide avec la satisfaction des justes. A le croire, cette truite était haute comme un sanglier, longue comme une bûche et pleine comme un oeuf. Il l’avait tenue dans ses mains et photographiée avec son portable. Il la donnait à 85 ou 90 cm. Pour moi cela ne faisait pas de doute : il avait rêvé. L’exagération rendait l’histoire plus humaine. Sacré Ange ! Je n’avais rien dit car je sais qu’il a l’emplâtre facile et puis il connaît le fl euve aussi bien que moi. Alors j’ai préféré la boucler. Je me suis pensé : je la mesurerai mieux quand elle sera dans le fi let de mon épuisette. Je savais qu’elle ne faisait pas plus de 75 cm sa truite… et tout le reste de la saison j’ai cherché à la voir mais en vain.

Le dernier acte s’est joué six mois plus tard alors que la pêche était fermée. Avec les Amis du fl euve, nous avions mis en place un plan de “surveillance” des oiseaux qui font des misères à nos truites… Car notre fl euve est malade. Ceux qui ne respectent rien ont construit des barrages pour l’électricité et nos truites s’entassent sur les quelques gravières qui restent. Alors en attendant que la Justice libère notre fl euve, on aide les truites comme on peut. Il était midi, nous avions passé la matinée à arpenter les berges pour surveiller les premières frayères et sur la place du village, maintenant, nous sirotions une anisette bien méritée. Soudain mon portable a vibré. C’était le petit Domi, que, bons pédagogues, nous avions laissé de faction au bord de l’eau le temps de l’apéro. « -Les oiseaux du diable sont arrivés… ils plongent sur les truites comme des damnés !»

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